L’instinct


Une fissure disloqua son corps. Dépecé de paroles, il flottait.
Le temps, suspendu à ses lèvres, s’était comme démembré.
Un ralenti, une blessure gluante sur un fond de jazz sucré d’après-guerre.
Tout autour les gens continuaient de faire semblant, grimaçant des sourires gauches, des rires gras de carnaval collés aux lèvres. Les rues commerçantes bruyantes où l’on se bâfrait de désirs, d’envies futiles et colorées, grouillaient d’âmes en peine barbouillées de vies creuses et évidées. Lui, avec son fracas noir aux tréfonds de l’âme, son marteau-piqueur qui lui tenaillait le ventre et le coeur, traînaillait de l’air vagabond d’un pantin tout cassé d’avoir trop roulé des yeux; il promenait doucement son ombre éreintée, si desséchée qu’elle ne semblait plus même redouter le soleil moqueur.

Elle. Elle l’avait attendu. Longtemps. De temps en temps, dans cette ville balnéaire, elle se répétait qu’il allait tout à la fois : l’appeler, la serrer dans ses bras, l’emmener, l’évader, l’emmurer vivante. Il avait disparu dans la brume d’un matin ou plutôt, s’inventait-elle, en suivant des yeux les martinets tourbillonnants et criards, ils avaient tous disparus. Les ils, les on, les nous, s’étaient enfuis, évanescents comme des personnages de romans. Elle redressa la monture de ses lunettes noires sur son nez et étira ses jambes dans ce pays où l’ombre grandit chaque jour.
mail
Camellia Burows.

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