Dievouchka sans tête, s’entête.


 

Elle se prépara lentement à sortir. Son parfum de vanille et d’eau de fleurs d’oranger exhalait des notes épicées et gourmandes contrastant avec la pâleur de ses membres, tout comme le manteau léger et orange qu’elle portait,  juste pour la couleur. Elle avait attendu longtemps un jour où son coeur se ferait plus petit, plus léger, et cheminait heureuse sans raison valable à ce bonheur léger, le soleil lui chauffant les joues.

Lorsqu’elle arriva, la salle de spectacle était plongée dans la pénombre, une odeur âpre de bois et de planches vermoulues flottait dans l’air. Il y régnait de petits murmures étouffés et un silence religieux.  Elle s’était assise dans l’un des fauteuils de velours rouge râpés près d’amies qu’elle avait reconnues. Elle souriait doucement se sentant, comme à son habitude, tombée de la lune, étrangère en toutes circonstances. L’air lourd remplissait la salle comble et confinée. Les projecteurs s’allumèrent, plein feu sur un large rayon de poussières en suspension. Elle les suivit du bout du regard et rencontra des paroles échappées d’une chemise rayée. Le musicien égrenait ses mots comme en une messe savamment organisée et l’emporta immédiatement vers des croisées de chemins qu’elle avait oubliées. Des instantanés du passé surgirent de leurs boîtes rouillées, de vieux diablotins tordus et grimaçants, qu’elle avait espérés oublier.  La musique guidait chacune de ses pensées vers des souvenirs jaunis, des interstices de la mémoire. Elle s’oublia.

La fin du concert, les bonjours, les sourires et les balbutiements, qu’elle aurait voulu prononcer s’étaient calmés, enfouis en elle comme son pouls.

Au début, lorsqu’elle avait revu le jour et des visages familiers, elle n’avait pas bien compris, pas réussi à déchiffrer ces expressions, clignant des yeux, un peu étourdie, un peu échauffée comme par un verre de vodka, puis elle s’était accommodée. « On s’habitue toujours  » se disait-elle. Elle attendit, encore un peu.

La foule, son manteau orange, sa robe blanche lui faisant de l’ombre, elle s’oubliait. Des visages qu’elle n’avait pas aperçus, depuis combien de temps? Des enfants grandis, des parents pressés de son âge, et elle, toujours ailleurs, toujours un peu à côté. Depuis combien de temps attendait-elle?  Elle ne se rappelait plus très bien ce dont elle avait parlé  ni à quel moment son coeur avait vacillé, toujours un peu de travers. Elle le sentait remonter lentement le long de son âme, de son cou et de sa colonne vertébrale comme un méduse gluante et glacée, au bord des lèvres.  Où avait-elle laissé ses pensées? C’est à ce moment précis qu’elle chercha à grapiller du temps pour retrouver ses mots à elle. Glaner du soleil, rester un peu seule. Cette chaleur, le noir, les rayons de soleil , la bonne humeur ambiante, les enfants, les parents, ces mots appartenant à un passé, tout cela l’étourdissait.  La première idée farfelue fut aussi son premier prétexte pour fuir : les canaris des voisins, les poissons-lune à nourrir, n’importe quoi mais partir. Partir tant qu’elle n’arrivait pas à arranger ses idées, à les ordonner les unes avec les autres. Elle s’était pourtant dit qu’elle remercierait le guitariste et ses textes affûtés mais elle perdit la tête et planta tout le monde rapidement, sans manières, un vague à l’âme et un malaise au coeur.

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Camellia Burows

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