L’homme aux mille toits (première ébauche)


Petit, j’en rêvais.

Me voilà à présent de draps froissés en hôtels verdâtres ou de bois vernis.

Le matin, je ne reconnais jamais vraiment la chambre de la veille.  Je ne saurais dire ni l’endroit ni  le pays ni même le fuseau horaire dans lequel mon corps gît, inerte. Il s’étale dans des draps qui jamais ne le reconnaissent. Il y a parfois aux fenêtres, les stries des persiennes et les ombres qu’elles projettent.

C’est étrange ce moment d’accalmie avant la tempête que l’on peut ressentir; cette supension du temps que l’on croise en écartant les persiennes.

J’aime cela : le matin séparer les deux persiennes pour attraper un morceau de temps et j’y trouve toujours une part d’ombre dans laquelle je me glisse.

Moi, je suis un nomade. Ouais, mais un des temps modernes. Celui qui, en costard-cravate-chemise rayée, jette sa valise comme ça, laisse en vrac les draps. Et avec cet air accroché à l’âme un peu mafieux…Je suis un homme avec mille toits ou sans toit. Les relations amoureuses m’angoissent alors comme je repars le lendemain c’est toujours un peu plus facile.

Ces chambres d’hôtel excellent dans l’ouverture sur le monde extérieur, sur soi aussi. Elles paraissent toujours si froides de prime abord comme une femme un peu hautaine; une femme qui vous regarderait avec une moue faisant »mouais »du bout de ses lèvres rouges brillantes. Ce genre de femme toujours un peu la même, ni trop sophistiquée ni attachante. Le genre  auquel on s’habitue sans avoir l’air. Une que l’on consomme puis oublie si rapidement au parfum bon marché vendus dans les supermarchés. Ouais, des chambres qui donnent irrémédiablement envie d’aller voir ailleurs ou la nausée des supermarchés.

Moi, justement, j’aime tant voir ailleurs, que je les vois toutes ces chambres-là. Je me poste tranquillement à leur fenêtre et observe le bruit de la rue. C’est le plus fascinant, le plus grand cinéma : la rue. On y voit des  Russes jetant les affaires de leur mari en hurlant à la mort qu’elles vont se tuer ou peut-être l’assassiner, des Chinoises traînaillant nonchalamment dans la moiteur de l’été, les parisiennes aux yeux cerclés de fatigue violette peinant à cacher les restants de leur nuits blanches… On y sent le soleil darder tranquillement sur sa joue et la mordiller tandis que les parfums lourds d’un café chaud d’été et des fleurs grosses d’effluves se répandent boisés, insistants et enivrants.

Tiens, ça me rappelle un écrivain qui prétendait détester les adjectifs. Je ne suis pas écrivain, je suis nomade artificier, spéculateur impertinent, spectateur inavoué et artiste de notre société et j’adore apposer des adjectifs.
Mes journées sont celles de sportifs. Je cours en costume gris et chemises blanches rayée. Me voilà, moi qui suis roi.

Petit, j’en ai toujours rêvé et pourtant je ne l’ai jamais osé. Petit, je voulais faire du cirque, vivre le soir, offrir du rêve et aussi contempler l’orage en buvant mon café un après-midi au jardin du Luxembourg, le soir après une journée lourde d’orage, quand la grisaille déborde sur  l’herbe mouillée, verte, à vif et à l’odeur si âcre qu’elle en sent l’escargot écrabouillée.

Ou alors écrire. J’aurais aimé écrire. Des spectacles, des chorégraphies, des livres peu m’importait mais je n’avais pas de sujet. Ou plutôt si. Moi.

Petit, j’en avais rêvé et pourtant lorsque j’ai écarté les lourds rideaux ce matin-là, elle se trouvait là les yeux écarquillés, inerte, la bouche ouverte dans une grimace improbable rouge, la fille du supermarché. Elle gisait là idiote avec ses ongles rouges. Je ne comprenais pas. Une fille inconnue,une fille immobile.

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