L’arrache-coeur


« Je n’ai plus ma raison                                                                                 

enlevez-moi ce coeur…

trop encombrant.

Je n’ai jamais compris son fonctionnement, ni même son utilité »

Il m’a répondu doucement en détachant bien chaque  syllabe « non, je ne veux pas. »

Quelques jours plus tard, sous un ciel lourd de plomb, j’ai sauté dans un métro de peur d’un attentat à mon coeur. Il pesait dans la poche de ma robe rose. Un peu lourd, bien éreinté. Je me suis demandée, d’ailleurs, pourquoi le coeur n’avait pas de reins : il aurait pu facilement trier les déchets du reste. J’ai croisé en chemin une femme girafe qui pleurait : sans coeur, je ne me suis pas même arrêtée.

Moi, c’était plutôt souvent qu’il saignait, le mien ?

« Je voudrais acheter un nouveau coeur, je leur ai expliqué dans cet immense hangar à électro-ménager comme on dit, tout en reprenant mon souffle. J’en voudrais un mais sans coeur. Un truc à piles, sans avoir à le recharger. J’ai bien observé le mien : il est à bout de souffle me semble-t-il. Il dysfonctionne, s’emballe pour des broutilles, à des soubresauts puis s’éteint parfois tout vide, tout menu. »

Ils ont tous écarquillé leurs yeux grands ouverts en les faisant rouler comme si je leur demandais que tu m’offres un bout de lune. J’ai attendu qu’ils reviennent. J’avais le coeur au bord des lèvres et ma peau désirait encore un peu se coller à la tienne.

Alors tu vois, si je t’écris maintenant tout ça c’est parce que toutes ces histoires de peau, de coeur, de contretemps musicaux me paraissent dérisoires et d’un commun…J’ai mis beaucoup de temps pour récupérer une plume, un morceau d’instant, mais au fond je n’ai rien à t’écrire. Je me suis longtemps demandé comment te raconter ces histoires de peaux par exemple. Comme lorsque je me frottais à la tienne et que tout avait fini par saigner puis s’évanouir.

Je sais que cela ne changera rien.

On se prend soi-même les pieds dans les méandres de son cerveau et parfois on fait naufrage. Tout dépend du vent, de la marée, de la hauteur de la lune.

Tu vois c’est comme toujours.

Je me demande bien quelle histoire je pourrais te raconter. Une sans doute avec une fin un peu différente de la mienne.

Dans la mienne, il y aurait la femme à la bouche tordue et qui ne sourit que pour montrer qu’elle est triste, celle à laquelle il manque la lèvre supérieure et qui est toujours mal à l’aise, celle que je ne connais pas mais dont je devine l’existence… les autres. Il y a les hommes que l’on aperçoit toujours par leur ombre, ceux qui toujours vous briseront et le coeur et les reins, l’homme aux yeux gris qui donne toujours sans réclamer de retour, oui, tu sais celui qui ressemble un peu à mon père. Il y avait toi. Il y a moi. Et la femme sans toits.

Tu vois ça fait beaucoup de personnages à agencer, à décrire. Je ne sais même pas par où commencer le fil et le couper net. C’est un peu comme le coeur quand on veut le déconnecter ça nous prend des années parfois pour trouver les bons fils à couper. Je cherche ces fils. Je ne sais pas si je les ai égarés chez toi mais si tu les trouves tu pourrais me les rendre ?

Tu sais, j’ai un peu réfléchi. J’ai toujours l’impression que des années ont passé depuis toi. Alors que toute cette histoire s’écrivait encore hier. Des années passent dans nos têtes, moi je ne m’en rends jamais compte.

J’ai la cervelle toute embrouillée comme les oeufs brouillés à l’huile d’olive du p’tit déj que prépare mon père. Tiens, encore lui.

Je te l’avoue bien volontiers: j’ai mal au ventre.

J’en ai même eu la nausée. De tout ce coeur, de ma peau, de la mesure bancale, de tout ça.

Camellia Burows.

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