Jour de connaissance.


Elle se sentait bien.

Fière.

Les pompons blancs de ses cheveux nattés sursautaient à chacun de ses pas. Ses lèvres se faisaient rieuses. Elle allait gonflée d’orgueil sous sa chemise blanche et le noir de son pull sans manche, une jupette aux jambes, bien courte, assortie également, et de grandes chaussettes blanches montantes jusqu’au genoux.

Petite fille modèle.

Tirée à quatre épingles.

La môme sautillait se retournant de temps à autres, croisant quelques camarades puis tendait le bras en un geste signifiant  qu’elle les reconnaissaient avec, au bout des doigts, un bouquet de chrysanthèmes jaunes, fuchsia, orange qu’elle agitait.

La rentrée, elle aimait bien ça.

Pas particulièrement l’école en elle-même mais la cérémonie du  » jour de la connaissance ». Tous ces garçons, tous en cravates, en grosse veste qui leur faisaient des épaules énormes, des statures de guerriers, les parents endimanchés et les chrysanthèmes et autres fleurs offertes à la maîtresse.

Et puis les parents aussi avaient, eux aussi, droit au sermon, le respect de l’école, combien on était heureux de voir leur progéniture réussir et tout ce dont elle ne se souvenait plus très bien.

Bah, c’était le meilleure moment. Celui qu’elle préférait.

Une vraie fête. Toutes les filles aussi enrubannées de pompons, en noir et blanc  avec des tabliers blancs. Et des talons noirs, aussi.

Hauts, les talons.

Elle, elle avait défilé fièrement. Toute l’école les admirait. Surtout sa mère qui aurait aimé qu’elle soit si brillante et avait tant pleuré, ivre de joie, l’année dernière, lorsque son Anouchka paradait pour la première fois, anxieuse, malhabile, tremblante, en s’appliquant du mieux qu’elle pouvait ce qui lui faisait tirer la langue de côté.

Dans la cour, lâchant la main de sa mère, elle avait couru immédiatement jusqu’ au grand réfectoire. Prête pour la cérémonie.

La jeune femme avait pressé le pas à sa poursuite et ses talons aiguilles n’en avaient que redoublé la cadence. Le petit son sec : tac tac s’était amplifié et se répondait en des : TAC, TAC, TAC,TAC  qui claquaient clinquant, prétentieux. Elle aussi la fête, les rires, les ballons colorés, les pompons blancs de dentelle ou de gaze semblable à des choux à la crème, tout ça, ça la grisait.

Elle regarda sa montre : 9h20 et se hâta encore dans la cour grise de l’école pour rejoindre sa fille. Lorsqu’elle arriva au réfectoire, elle chercha Anna du regard. Peine perdue, la salle était noire de monde. Où avait-elle pu se fourrer ?

Ses oreilles bourdonnaient du murmure nonchalant de la foule des parents amassés là qui bavassaient tranquillement en attendant le début des festivités. Des nattes blondes à pompons par milliers.

Elle se laissait aller mollement, confiante en ce jour, fouillant du regard la foule quand, tout-à-coup, rompant la tiédeur de ce premier jour de septembre et,sans y être aucunement invités, des cris de voix graves résonnèrent.

Comme des rappels à l’ordre provenant de la cour. Des coups de feu? des pétards ?

Des hurlements. Non, ce ne pouvait être.

La jeune femme continuait de scruter plus obstinément encore toutes ces têtes blondes, son coeur commençant de battre à tout rompre, son esprit répétant inlassablement « Anouchka, Anouchka, mais où es-tu? » quand elle entendit à nouveau l’inhabituel : une sorte de cavalcades. Comme toute une troupe qui arrivait. Comme des fous.

Elle tourna la tête et le corps et se trouva face à la porte.

Cagoulés de noir comme en contrepoint des ballons multicolores, ils et elles tenaient à la main des armes noires semblable à d’énormes bêtes sombres.

Impossible, se dit-elle à nouveau, interdite.

Des cris. Bousculade. Le mouvement désordonné. Les corps de tous enchevêtrés : enfants hurlant de peur, parents, enseignantes. La peur. Elle qui vacille et ferme les yeux au son des balles à ses oreilles, les rouvre pour  n’apercevoir que des chrysanthèmes foulés, meurtris, rouges. Le rouge. Tout ce rouge. Les bras de qui? Des jambes. L’obscurité.

C’est à cet instant précis qu’elle chuta un prénom accroché au coeur et à l’âme.

Un commentaire

  1. C’est vraiment bien, j’ai bien fait de le laisser sur ma page, parce que en le reprenant par hasard, ne sachant que c’était toi qui l’avait écrit, libéré de cette connaissance, je l’ai lu, je me suis dit : ‘c’st vraiment bien, de qui c’est ?  » Et c’est là que j’ai éalisé que c’était de toi….

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