Ce que je vois ici.


Octobre. Il commence à peine à geler.  Dix degrés la journée et moins deux la nuit.

Les arbres s’assoient au bord des chemins terreux et recouvrent le sol; la forêt miroite, ondule, rougeâtre. La forêt fait tout en Russie.

Même l’automne a déjà froid.  Ces arbres des villes comme des morceaux de forêt laissent tomber nonchalamment ou brutalement leurs feuilles mordorées. Ils les déversent d’un coup en une cascade jaunâtre, singulière eau éparpillée. Ils se dépouillent, les arrachent, s’écorchent comme autant de peaux mortes, recouvrent à l’égal de la neige qui blanchit, sucre glace les routes et gèle tout, ici.

Dans le ciel, dans un silence profond, seules des feuilles s’abattent, comme autant de corbeaux jaunis. La route n’est plus qu’un torrent jaune, boueux. Un tourbillon de feuilles mortes, une neige jaune et rouge.

C’est drôle l’automne russe. Il bascule d’un coup. Et puis le monde est jaune. Froid et jaune. Cyclone brunâtre.

C’est comme les Russes soit adorables soit insupportables. La douceur de l’entre-deux européen n’existe pas. Ce que l’on appelle chez nous la mi-saison. C’est à l’égal des banias : l’extrême chaud, puis la morsure du froid sur la peau qui crisse et crie.

Au milieu du chemin d’un brun jauni et passé,  je croise tous les jours aux mêmes heures et parfois à d’autres instants, une vieille dame d’un immeuble voisin. Elle possède des yeux bleus, immenses comme ceux des chouettes qui dévorent son visage buriné. Elle a l’air vagabond et hagard et passe ses journées à balayer obstinément les feuilles à terre et la poussière rouge des lopins de terre autour des immeubles et de l’usine abandonnée. Elle parle toujours toute seule en s’adressant au ciel et, chaque fois que je la croise, elle me fixe bien droit dans les yeux puis fait cligner ses paupières comme si je l’éblouissais. Elle prend alors cet air étonné si curieux comme en un rituel et son regard gris délavé vacille. Puis elle se met invariablement à chanter une espèce de litanie qui laisse apparaître des trous noirs à la place de dents. Une sorte de vieux chant triste et doux, mordant comme l’hiver russe, comme si j’étais le diable ou, comme pour conjurer le sort. Cette figure un peu décharnée, voûtée, je l’aime bien avec ses gros godillots qu’elle traîne sur son passage et ce visage tracé de sillons profonds.

Depuis quelques semaines, tout près des poubelles du quartier, il y a un petite tribu de gens qui ne possèdent rien et dorment dehors. Adossés aux containers. Je sais que bientôt, dans quelques jours, s’ils restent dehors, leur mort sera assurée. Parfois, je les retrouve une bouteille de vodka à la main, titubant, le bonheur sur les joues tannées et encastrés à deux ou trois dans gros un trou où dormaient auparavant les chats errants et où passent d’énormes tuyaux de cuivre bien chauds. Ils prennent alors la forme des tuyaux et se contorsionnent à la recherche d’un peu de chaleur. Cela semble si incongru lorsque l’on passe de trouver dans un petit recoin de tuyaux délabrés des gens contorsionnés, tordus dans des trous, en forme de coude de tuyau.

Un peu plus loin, accolée à l’école qui débouche bleue du chemin de terre boueux ou poussiéreux, surgit une église. Elle se dresse, fière, avec ses dômes noirs et ses croix coupantes dorées, élevées comme un affront au ciel ou des poings brandis, et dont les fondations tombent en ruine. On peut apercevoir des briques brunâtres tombant de la peau pelée du mortier semblables à un squelette rougi. Ecorchée vive. Sur le fronton, les saints ont perdu tout éclat et la dorure de leur disque s’écaille froidement, dans l’indifférence.

Mais lorsqu’on la croise, on s’agenouille en hurlant, on prie face contre terre et l’on baise le sol nu à même la terre, à même la poussière d’un rouge violent, en adressant aux saints, aux croix et au ciel d’immenses gestes et ce, quelqu’en soit le temps.

Je touche du doigt désormais, j’effleure, j’affleure l’Idiot de Dostoievski.

Camellia Burows

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