Le libertin


 » Je suis belle Ô mortels! comme un rêve de pierre,

Et mon sein où chacun s’est meurtri tour à tour,

Est fait pour inspirer au poète un amour

Eternel et muet ainsi que la matière. »

C. Baudelaire

Parfois le bonheur se dérobe dans les jupes à carreaux rouges comme les nappes des restaurants italiens, virevoltantes au son d’un vieux vinyle. Il grésille et grince de couacs en couacs, nonchalamment, dans la pièce empesée de volutes de vieux cigare, de relents de whisky au son de voix sirupeuses ou chaudes et d’accords de jazz. Dans son enfance, Oscar avait toujours imaginé, en voyant ces énormes vinyles, qu’ils se composaient de réglisses desséchées comme des poissons frits d’apéritif.  Il avait toujours trouvé ce procédé de dessèchement bien plus inhumain pour la réglisse puisque l’on parlait de confiseries.

Là, il tenait bien serré entre ses longs doigts son verre de vin rouge bien charpenté, sans tourne-disque ni cigare, tout occupé qu’il était à reconsidérer tous ces sourires qu’il avait manqué. Des trains dans lesquels il refusait invariablement de grimper.

Par peur d’être enferré par une femme, étouffé, entourloupé ou pire cadenassé à une autre vie, il s’enfuyait d’instants en instants se dérobant, se jalousant lui-même tant il prenait soin de conserver sa prétendue liberté. Elle se limitait pourtant à ce train qu’il prenait tous les jours ou un peu moins, maintenant qu’il avait gravi les échelons depuis qu’il y avait été recruté, à l’âge de dix-neuf ans, pour faire Paris-Conflans. Une heure plus ou moins. Toujours les mêmes trains. Invariablement les mêmes trajets. Il se rendait parfois à Neuilly ou à Saint-Cloud, pour travailler avec des clients. Et puis aussi aux Etats-Unis, Londres, Bruxelles et aux Pays-Bas.

Et tous les soirs en revenant de Conflans, sa liberté polie reprenait le dessus : des « party », les fêtes avec toutes ses bandes de copains : cadres, designers, avocats ou dans la communication, bref des communicants dans le coup, dans le vent. Ou des « communicantes » la plupart du temps étrangères qu’il collectionnait tout comme ses chemises et qui n’avaient que peu de choses à exprimer.

Il s’enorgueillissait de chemises brodées, de vestes et de pantalons chics, excessivement chers, de marques toujours un peu « casual » comme on disait chez lui. Ces sorties et leurs restaurants, les clubs branchés sur les piles électriques de la caricature. Et les rires alcoolisés, les soupirs de bien-être entre gens propres sur eux, dans le vent qui les accompagnaient. Consommer, dévorer, idolâtrer sans en avoir l’air. Se différencier à se fondre dans la masse de gens comme il faut. Sans être, sans jamais se déposséder de sa parure ni de sa peau. Celle que l’on ne frotte jamais à l’autre. Jamais. De peur de s’écorcher un tout petit peu. Surtout ne pas manger chez soi, ne pas se retrouver face à un miroir ou alors juste avant, lorsque l’on dépose l’ordinateur portable, ce moment rapide précédent les rendez-vous du soir, les nocturnes bacchanales ; cet instant où l’on mue pour un nouveau soi; on y jette un peu de poudre aux yeux, on glue ses cheveux au gel dernier cri, emballage pour mâle en rut bleu métallisé et ll’on s’abaisse encore à quelques illusions.

Ses congénères qui, comme lui, avoisinaient la quarantaine tout en gardant des peaux en mutation d’adolescents aux vétilles légèrement écoeurantes mêlées à celles d’homme d’affaires. Ceux-là qui, même mariés passaient leurs nuits dehors prouvant ainsi en faisant don de ce corps bicéphale leur liberté; ceux-là même possédaient des cartes bancaires qui ouvrent toutes portes dépensant vainement leur samedi après-midi à acheter costumes nigauds de leur prochaine soirée; ceux-là même pour lesquels dépenser consistaient une des majeures préoccupations de leur vie;  gagner,  se déposséder de son essence tout en cherchant à combler un creux de coquille d’huîtres de richards.

Ces êtres que le fric rend aussi libre que la perle de ladite huître, à la conscience et la maturité d’un adolescent fraîchement boutonneux; des gens au cercle que seuls peuvent intégrer les initiés aux sourires figés. Oui, ceux-là même que vous avez aperçus, peut-être, en parachute ou  surfant ou essayant toute autre nouveauté sportive sur une île exotique censée être le bout du monde, riant de leur rire gras suitant le fric à la barbe et au nez de locaux affamés.

La différence dans l’indifférence avec son voisin étrangement semblable à celui de sa caste: tout comme son meilleur pote qui, lui aussi d’ailleurs, passait ses vacances en  kitesurfing avec Oscar, échangeant son gel gluant pour des cheveux qui attirent la gambette féminine.  Celui qui se démarque dans la ressemblance du discours préétabli, le même que son congénère, celui-là même qui pense sans jamais réellement réfléchir ni se révéler. Celui que tout en fait effraie à commencer par sa propre personne et qui refuse tout autre hormis les ombres de sa nuit. « Toujours le même cinéma. De toute façon, c’est partout pareil » se consolait parfois Oscar. Chaque caste à sa place. Pas d’intrusion. Et il évitait soigneusement que ses contacts se rencontrent.

Oscar avait toujours adoré être enduit de tolérance tout en se singularisant, croyait-il. Il s’aimait tant en personne « dans le coup », sur tous les coups, tirant tous les coups, lui, si original avec son sourire à la surfeur-californien-sans-problème. D’ailleurs, se rengorgeait-il en inclinant la tête de côté, en plein accord avec lui-même, même son enfance le prouvait : il était parfait.

Camellia Burows

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