Etrangeté biscornue


Lorsqu’il s’arrêta au niveau de la cliente, un panneau bien en évidence sur le pare-brise indiquait qui il cherchait.  Son premier coup d’oeil lui confirma qu’elle n’était pas du coin. Peut-être pas même du pays.

Elle l’attendait sagement sa rangée de valises colorées empilées en vrac comme autant de points de couleurs dans la grisaille attirant le regard. Il s’arrêta, lui demanda brutalement où elle allait. Elle écarquilla les yeux, haussa les épaules, répliqua quelque chose d’incompréhensible et entreprit de charger sa voiture de son barda.
Lorsque le taxi arriva, Elle fut soulagée. Ce monde hostile, glacial, noir de neige, à la langue rugueuse et virevoltante, l’impressionnait toujours.  Le chauffeur sortit de sa voiture, confiant, le sourire aux lèvres, en terrain conquis. Elle pensa qu’elle n’avait jamais vu dans son pays autant de tatouages de toutes sortes sur les mains et devina ceux des avant-bras. Elle s’assit sur la banquette arrière et ce ne fut pas tant le pare-brise lamé d’une grande zébrure que les visages d’icônes collées, posées, suspendues tout le long du tableau de bord qui l’inquiétèrent. Ces visages froids, aplatis, aux bords défraîchis et aux nez rigides fixaient sur elle comme un regard de réprobation. Elle n’osa bouger engoncé dans son épais manteau en duvet et pourtant le retour en terre qu’elle pensait hostile, la méditerranée lointaine, les sourires de ses semblables qu’elle avait choisis, les longs mois d’hiver qui se succédaient interminablement, l’être aimé qui n’était plus sien, tout cela forma comme une boule glacée, compacte et noire dans son ventre qui remonta lentement dans sa gorge. Plus elle détaillait l’étendue vaste de neige, cette Lada ornée d’icônes dorée froides et rouges, les visages si étrangers aperçus par la fenêtre et la rigueur toute russe, plus la glace étreignait sa poitrine.

Elle eut du mal à respirer dans la chaleur oppressante de la vieille voiture et les larmes jaillirent sans qu »elle ne réussit à les réprimer. Elles coulaient maintenant en un torrent irrépressible comme enfant lors de chagrins inexpliqués, inconsolables comme si ces pleurs soulevant lourdement sa poitrine se moquaient d’elle. Tout semblait froid, noir, grisâtre, impossible.

Le chauffeur se retourna avec un mouvement gauche tant il était immense dans sa petite lada noire. Il lui parla longuement sans qu’elle comprit un traître mot de ce qu’il pouvait bien lui raconter. Plus il parlait, plus les sanglots épais désarçonnaient sa poitrine. Il prit un air ennuyé. Son visage si dur s’adoucit et il lui tendit son téléphone portable. L’image d’un chat énorme, gris presque bleuté, d’au moins vingt kilos trônant, endormi s’y reflétait. Sans doute l’incongruité et l’incompréhension pris par surprise la jeune femme. Devant ce chat si gros, cet homme aux dents en or, bardé de tatouages, à la tête de truand et l’air mélé de douceur et d’inquiétude lui montrant, réconfortant, ce chat si laid, si gros, elle éclata de rire.

D’un rire spontanée mêlé aux larmes.

Dans un mélange de russe et d’anglais, elle saisit au vol le mot « parrrrk », aux « r » bien roulés, et comprit qu’au lieu de l’emmener à la gare de Kiev, l’homme lui proposait de faire un tour de Moscou et de se promener dans un parc. Le désespoir, le rire amer mêlés à la sensation de n’avoir rien à perdre, elle acquiesça.

Il se gara devant un immense parc croulant sous la blancheur lourde d’épaisses couches de neige cristallisées. Après quelques minutes, la morsure sourde et glacée du froid entama ses cuisses. Ils allongèrent le pas. Le parc s’étendait comme une vaste plaine et de façon surréaliste des skieurs passaient devant eux.

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