L’omelette Ramatuelle


Le jour déclinait lentement. Il faisait froid dans cette petite pièce jaune sous les toits, nichée en haut d’un escalier raide.

Je me mis en quête d’une poêle. Il m’en fallait une assez large. Sa cuisine était l’endroit où je le comprenais d’autant moins : gorgée d’ustensiles soigneusement rangés et jamais utilisés.
Je sortis deux grandes planches de bois, pleurai un peu en épluchant les oignons jaunes puis allumai la gazinière à l’aide de ces longues allumettes suédoises qui craquent fort. « Tout m’est étranger ici pensai-je. La langue trop grinçante, l’appartement immense sans livre ».

Le frissonnement des oignons dans l’huile d’olive et l’odeur âcre qui s’en dégagea me revigora. Du doux chuintements naquirent à mes oreilles le grigrillon des cigales et la brûlure blanche du soleil de midi.  Je crus entendre battre mon cœur plus fort qu’à l’accoutumé et levai les yeux en direction de la vasistas : la pluie battait froid les carreaux.

La peau laquée rouge et jaune des poivrons me remit sur pieds.  Je fis longuement dorer ces taches de couleurs. Le jaune tournesol et  rouge tressautant dans l’huile égayaient le gris du téflon, me ramenant dans le vieux Nice aux murs ocre, rouge brique. Là où le temps passe sans ombre, là où l’accent des vieux vous remet d’aplomb. Ils  me ramenaient à mon père qui m’avait appris à faire cette fameuse omelette Ramatuelle. Ce soir-là, à l’aube de l’hiver, Amsterdam m’apparut lugubre.

Les poivrons hurlèrent dans la poêle, se tordant. Tchhhh ! Il fallut immédiatement baisser le feu, être patient, remuer d’un certain tour de main pour que le tout n’attache pas.

Je me servis un verre de rouge, sur l’étiquette de la bouteille était dessiné un gros cochon incongru.

Même si je ne suis pas du genre méthodique, j’avais minutieusement calculé le temps qu’il me restait pour éviter de penser.

Et si le plat ne lui plaisait pas ?

C’était dans ce genre de moment qu’une fin inéluctable était la seule issue à notre histoire. D’ailleurs, les contes de fées ne s’accordaient pas bien à ma personnalité ; je ne comprenais pas ce qu’un homme aussi beau et brillant pouvait bien me trouver, à moi, Française, la tête toujours un peu ailleurs.

L’odeur âcre de grillé me ramena à la réalité. J’ajoutai un peu d’eau, un peu d’huile d’olive, des courgettes et des tomates et remuai le tout. J’aimais bien faire cela jusqu’à que mon bras s’engourdisse comme si la force de mon bras suffisait à rendre le plat meilleur.
Un petit bruit, plic ploc, et des bulles éclatèrent à la surface de la poêle. Les tomates ajoutaient cette note d’acidité que contrebalançait l’olive.

Avec elles, un petit peu de Nice, un petit peu de moi. Je me resservis du vin. Âcre, charpenté. J’attendis que l’eau s’évapore et ajoutai l’ail.

Sur la table, je disposai des gerberas rose fuchsia. J’allumai des bougies un peu partout dans la pièce car j’avais été surprise par la nuit. Seule, la lumière faiblarde de la veilleuse de la gazinière éclairait à contre cœur la pièce.

En fin de cuisson, je jetai de grosses poignées d’herbes de Provence, il y eut alors comme une explosion autour de moi : le froid, l’humidité, la grisaille, le tic toc ploc battant contre les carreaux s’entrechoquèrent aux couleurs méditerranéennes.

Des chemins de montagnes où l’on cueille le thym frais apparurent,  leur rocaille dure,  les choucas noirs volant parfois sur le dos et cette lumière si intense que l’on doit parfois plisser les yeux tant tout devient blanc, si aveuglante que le nez au vent vous devenez les rois du monde.
Je soupirai.

Il allait bientôt arriver. Lui et son sourire blond d’enfant sage, sa journée de business man dans son pays si humide, si vert. Lui dont je ne parlais pas la langue et qui ne parlait pas la mienne.

Je me saisis d’un saladier et cassai les œufs et d’un revers de fouet chassai toutes ces pensées. Je les battis franchement. Longuement, mon père me l’avait appris lors de mon premier plat : l’escalope panée. Il fallait les fouetter longuement jusqu’à ce qu’un nuage mousseux se forme au-dessus des jaunes. C’est ce que j’en avais retenu dans ma tête d’enfant, pas peu fière de mon premier exploit culinaire.

Je le voyais déjà monter l’escalier abrupt porté par cette odeur chaude. Je laissai de côté les œufs  pour cuire les omelettes à la dernière minute.  Pour finir, il me restait la préparation de la touche finale : un peu de vert sur le jaune tendre de l’omelette. Je hachais finement du persil dont l’odeur fraîche et la couleur verte me mirent en joie.

Le tic tac de la pendule m’exaspérait. J’allumai encore quelques bougies-lampions, demain nous partirions à Venise, un peu plus proche de ma méditerranée. J’avais réservé les billets d’avion et l’hôtel comme ça du jour au lendemain, sur un coup de tête. Un coup de tête que j’allai sans doute regretter. Je filai me doucher, passais rapidement ma robe préférée celle toute rouge faisant ressortir le vert de mes pupilles, puis me maquillai avec beaucoup de noir  autour des yeux, et attrapai un livre en l’attendant.

Il était en retard, comme toujours.

J’entendis le cric crac de la clef dans la serrure. Mon cœur bondit. Je humais l’air. Non, vraiment quelque chose ne collait pas!

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