Absence #2 : recueillement


« Sois sage, Ô ma Douleur, et tiens toi plus tranquille », « Recueillement », C. Baudelaire

Comme chaque jour, penché sur sa table basse, il lui écrit. Il trace tant de mots puis en rit et tire la langue à la manière d’un vieil écolier. Cela le fait sourire de jalousie ce texte. Un texte déplié, en peu de mots, efficace mais si … si recherché, stylistiquement beau, pas parfait mais… original sans doute. Si beau que lui-même, s’il l’avait reçu, il aurait sauté dans un avion pour se voir, se rejoindre lui-même dans la moiteur de l’Équateur ou à Paris. C’est romantique Paris. Il se serait aimé, alors, irrémédiablement. Sans doute. Cela fait si longtemps qu’il ne l’a pas croisée. Des mois peut-être. À son souvenir tout racorni, il préfère l’être de papier dont il caresse les courbes et les plis chaque soir, en imaginant ses réponses à elle. Enflammées. Modelées de phrases inaltérables. Des lettres indicibles. Inénarrables. Des lectures providentielles. Une passion, un amour qu’il s’envierait lui-même en s’apercevant heureux dans la rue. Il se voit souvent, tous les deux, indolents, dansant, sur un air de jazz, façon cliché. Elle renverse sa tête brune aux yeux bleus (ou gris? ou verts? ou noirs? il ne sait plus très bien, disons noisette) et rit si fort, violemment. Ses talons noirs, très hauts martèlent le sol. Elle a la bouche accrochée de rouge. Et son coeur accroché à son ombre, à lui. Il a porté un peu de whisky à ses lèvres, se délectant de cette image. Il se voit se réveillant, elle, à ses côtés, livrée à ses songes et lui toujours, heureux. Pas d’autre mot pour la félicité. Non rien de mieux. Le liquide doré lui crame le gosier. Il tousse. La réalité. Alors, il boit encore un peu de pinot noir pour oublier sa propre ombre. Bleue, dans un coin de son âme, elle le guette. Le grignote. Le violente, le maltraite, bleuit ses yeux, harassante, à force de le ramener à cette évidence : personne ne l’attend nulle part. La réalité c’est ce lit froid, blanc et grand qu’il faut réchauffer chaque nuit. Le réel c’est ce qui pue à la Balzac ou Zola : ces quelques emails dont on ne sait jamais vraiment quoi penser et pour lesquels il a perdu tout intérêt. D’ailleurs, il les ouvre pour faire semblant qu’il les a lu mais ce qui lui plaît réellement c’est de les réécrire. Il possède des carnets entiers de ces échanges virtuels, ineptes, indécis. « l’indécision n’est pas une vertu dans le couple ». Si tant est que l’on se souvienne de ce qu’est un couple.

On lui répond si peu et jamais comme il l’aurait souhaité. Cette passion est un artifice exténuant pour ses nerfs. Une folie où lui seul joue les deux rôles.D’ailleurs, il rit abruptement, comme ça, comme pour ne pas sombrer dans ce non-sens. Il va finir comme Meursault se dit-il. Tout lui sera égal. Il grince des dents. Il grince comme une vieille porte branlante sans attrait. Il reprend : il aurait lu des mots neufs, à elle. Pas vieillis par l’usage. Des lettres passionnées. Une envie irrépressible d’être. Ses lettres à lui, il n’ose pas même les poster. Souvent, il déambule dans toutes les pièces de son appartement, s’oubliant à de grandes conversations : il blaguerait, elle rirait. Elle serait toujours un peu ailleurs, jamais vraiment là. Lui, non plus. Elle lui confierait toutes les parcelles de son âme. Ses moindres pensées tapies. Il la possèderait en toutes choses. Lui, ce grand sauveur, il écouterait attentivement son babillage. Il la sauverait d’elle-même. de ses doutes. De ses querelles. De sa folie. De ses vicissitudes, ses faiblesses, sa vacuité, de ses lectures, ses idées vaines, ses éclats de rires, ses colères. Il écouterait jusqu’à son absence.

Il se voit l’attendre parfois un sourire en coin au détour d’une rue. Elle apparaît avec ses robes improbables. Elle l’attendrait devant sa porte d’entrée, adossée au muret gris, comme lui attend chaque jour ses mots. Et les mots ne viennent jamais.

Et s’il la revoit que pourra-t-il dire lorsque ses mots vides d’incompréhension resteront engoncés dans son gosier et que son âme hurlera ? Leurs corps se seront-ils manqués comme ces lettres gâchées où l’on sait bien que l’autre n’existe pas ?

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