Absence #4 Le malentendu


Vivre. Autrement. Sans perte et fracas. Vivre, c’est être disait-on et puis finalement, aussi, « l’existence précède l’essence ».
Elles, ces trois-là, je les entends souvent parler ainsi. Se murmurer dans un coin de l’oreille, avec leurs petits riens, pour toute arme et bonheur. Elles se faufilent souvent dans les coins de pubs tumultueux, trinquant, un verre à la main, jaune de cidre, tendu haut accompagné d’un port altier et d’un sourire doux, enfantin, une San Miguel bien blonde aux yeux rieurs d’une connivence étincelante de nouveauté et de plaisir, une sombre brune bien maltée, bien écossaise et âpre, qu’accroche une main un peu pâle et un regard dans le vague. Et cling! Ça claque avec entrain. Regardons-nous bien droit dans les yeux, semblent-elles se signifier.

– Vivre, je ne sais pas faire, enchaîne l’une. Je me demande toujours comment bouger, s’agiter. Pourquoi pleurer ou sourire? D’ailleurs, j’en ai perdu le sens de la mesure. Tu vois si je ris c’est toujours au mauvais moment, ou trop fort ou trop rouge. Jamais assez au bon moment ni vraiment au mauvais.

– Moi, je ne sais pas me taire… J’ai oublié les silences dans le partage de l’ennui. D’ailleurs, l’autre, en face, aussi souvent je l’oublie. Et, pour combler cela, je ris fort. Est-ce cela que vivre, rire fort?

– J’attends. Derrière mes fenêtres. Je guette et j’attends. Je passe ma vie à attendre. Patiemment. Une vraie mamie. Et puis souvent, je tombe. Inconsciente. À même le sol, et j’oublie alors pour quelques minutes que j’attends. J’attends quoi? Que ma peau se délite comme dans les films d’horreur ou tout au moins que quelque chose d’incroyable se passe. Et comme il ne se passe jamais rien. Je succombe à mon attente, me noie puis m’étrangle. Narcisse. Je me vois dans le RER en train de frapper à ces foutus carreaux toujours sales. Je cogne et hurle. Il faut qu’on nous entende balancer tout ça. Et je me vois me plonger, folle, riant silencieusement. À terre. C’est drôle comme les jours se succèdent, et comme leur prévisibilité se confirme. Parfois, je trouve la vie des autres même plus ennuyeuse que la mienne.

– Moi, je cours. Après le temps. Je bande fort mes muscles un à un et j’essaie de m’attraper. Je cours encore et toujours. Après l’espoir, après moi-même et après je ne sais plus. Je passe mon temps à courir. Épuisant.

– Un matin, je me suis réveillée : j’étais un monstre. Méconnaissable. Sordide, rampant. Quelque chose avait changé. Mon lit en était resté froid. Seule. J’étais seule.

– Quand je vois tous ceux-là qui s’ébruitent aux quatre coins des vents, pareil à des fantômes. Et vas-y que je t’en ficherais, moi du : et troussons le spectacle! s’écrient-ils, réfugions-nous en bande, avec toujours les mêmes, jamais les autres. Jugés inaptes, les autres. Inacceptés ; fuyons dans les mêmes bras, n’oublions pas nos chapeaux en cas de tempête, d’intempérie, de fin du monde! ALtérons-nous. ABrutissons-nous. ABêtisons-nous. EnLaidissons-nous sans aimer ni vraiment les autres mais surtout nous-même. Ne pensons plus si ce n’est en faux semblant continuent-ils… Excusez-moi je m’oublie ! s’exclame-t-elle alors et un rire aiguë étouffée dans sa gorge retentit sous les jupes écossaises.

-Trinquons à la singularité et à la constance de notre inconstance.

– À nous, sans autres, pareillement dissemblables.

– Trinquons à l’idéal fortuit.

– On ne peut croire les autres, se chuchotent-elles faussement à mi-voix. Qui pourrait comprendre ce qui se passe ; nous, on nous donne toujours à bouffer des conseils improbables. Des histoires charmantes et sordides, abracadabrantes. Notre condition serait d’être sans être. Nous existons mais rares, si rares sont ceux qui nous voient.

Et elles continuent à discourir, à égrener tous les petits riens et les autres grandes choses de la vie. Un petit bonheur sûr et certain. Inaltérable et gagné à la face du temps. Intangible à la surface lisse de leurs visages. Pourquoi ne pas apprendre l’italien? se promettent-elles. Et finalement, le temps s’effiloche tant et si bien qu’elles n’ont jamais de trop d’une seconde à perdre pour étancher leur soif de vie. Partir en un tour de main à l’autre bout du pays, à l’exposition de photographies de marins ou vivre ailleurs, sans remords ni morte saison. Vivre serait-ce cela?

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