Matrice


Toute cette boue fuligineuse dégoulinait du remblai atteignant leurs genoux. Deux hommes qui s’engluaient d’une douleur noire et suffocante comme les jours clairs et moite d’Afrique centrale, beuglèrent à l’unisson, de toute leur âme, comme un seul homme que l’on assassinait au loin. Les autres restèrent immobiles, leurs fusils à fleur fanée au poing, bien serré. Le visage émacié de chacun s’était teinté d’une suie lourde.
Le temps s’empéguait dans sa propre misère. Ils attendaient et, c’était ce genre de minute étirée, comme les heures creuses d’été au bord de la mer, la légèreté en moins. Les corps tendus se suspendaient à des mouvements imperceptibles : celui des lèvres du lieutenant, la peur, trou noir sans fond dans les pupilles de chacun. Un soldat brun aux yeux gris s’était blotti contre Louis. Comme il était encore temps, le jeune homme lui attrapa le col pour lui murmurer quelques mots, au cas où. L’enfer c’était ici, dans la boue et la misère, dans les pleurs à l’odeur âcre d’urine. Louis se tenait là, assis, insensible à la douleur des plaintes et aux hurlements clairs des bombes, toujours semblables, à une vitesse presque régulière. Depuis son arrivée, il percevait le plus souvent, par intermittence, un son net, toujours tranchant et lugubre, la criaillerie grise des mitrailles et les coups sombres des battements de son cœur. Ces mois vautrés dans la fange, lui avaient laissé comme une blessure légère, un peu trop rouge qui au fur mesure qu’il s’apprivoisait à l’enfer brun, avait grandi, elle aussi. Tout ce qu’il pouvait entreprendre dans cette mer brunâtre et sanglante ne l’amenait qu’à réfléchir à cette vie gâchée ; ses lambeaux de lui-même, ses morceaux de peau que la guerre cupide dévorait à grand renfort d’horreurs. Il se vomissait un peu plus chaque jour, s’exécrait un peu moins aujourd’hui que demain. Absorbé par ses réflexions, il ne sentit pas vraiment ce filet glacé courir le long de ses cuisses ni le silence inquiétant qui planait, alors, il pencha la tête incidemment. Il s’était fait dessus. Il se dit, indolent, que, comme lui aimait à lui rappeler son père, il n’était fait que pour cela : l’ordure et la honte. Il essaya de se redresser légèrement pour tenter d’y voir plus clair car dans le brouillard de son esprit, son « groin » et la grisaille froide hivernale, il ne distinguait goutte. Il entendit au loin les appels des hommes de son bataillon. Sa tête tournoyait comme après une nuit d’ivresse, d’absinthe et d’absence. Le matin, il mettait toujours un temps fou à se remémorer la veille, la nuit de la tranchée. Il se dit que de toute façon la guerre était perdue d’avance, la sienne pour sûr. Les autres ne l’attendraient sans doute plus. Parce qu’il s’engourdissait d’une lente et sourde torpeur et aimait écrivasser parfois, là où il le se trouvait, il sortit son crayon à papier en fin de vie et un minuscule carnet dévoré de signes obscurs.

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