Tribulations de l’émotif.


Aujourd’hui, W. T rentre au bercail. Sa démarche bancale avait  changé le cours de sa vie et c’est en boitillant qu’il se dirige dans cette vallée profonde. Sinueuse comme l’âme humaine, songe-t-il.

Il a la silhouette détrempée des jours maigres et l’air dépenaillé de l’homme perdu dans un costume dépareillé.
Spectateur, depuis dix ans, de tant d’amitiés détournées, de liens humains inlassablement effilochés pour mieux finir de se déliter.
Tandis qu’il marche, le vent dans la vallée bat incessament ses tempes en un un murmure persifleur. Il y a bien longtemps qu’il n’est pas sorti de ses brebis blanches et noires et de ses cauchemars délirants.
Son instinct de survie avait remporté la donne. Il lui avait fallu fuir l’humain, s’abstraire d’un société qui n’était que spectacle, refuser l’instant où le coeur trop lourd s’abandonne. Il avait alors tenté de posséder à nouveau l’insouciance enfantine, de se repaître de ses nostalgies de cartes postales jaunies et  de ces moments qui ne sont que douleur.
W.T tire encore sur ses jambes, un peu plus. Ses muscles se contractent, tirant ostensiblement le long de sa hanche, de façon aiguë. Il la sent revenir. Dans les tréfonds de son être. La douleur sourde. La vacuité  de son existence.

Tant de personnes qu’il n’a pas revues depuis ; « tout l’monde s’en fout » marmonne-t-il de sa voix caverneuse. Ses yeux gris se perdent dans les nuances émeraude des montagnes frissonnantes.

Après tout, les gens se rencontrent, s’entremêlent et se défont, poursuit-il. S’approcher d’autrui, s’apprivoiser l’un l’autre, voilà le piège. L’autre utilise l’un et le faible ploie, se courbe toujours jusqu’à l’assujettissement volontaire.  Lorsque la courbure, éreinte de trop le chétif, qu’il a perdu jusqu’à l’estime de sa propre existence, parfois, un sursaut d’orgueil le traverse. Trop tard. Il n’est plus autorisé à être. Le sourcilleux, ridiculement satisfait de sa propre personne, tourne alors les talons, sa victime consentante ayant perdu tous ses attraits.

Il en est ainsi dans nos sociétés contemporaines, l’orgueil et le profit régissent le monde.  L’un profite, l’autre s’absente de lui-même pensant ainsi exister plus, aider plus. Il se fourvoie, creuse sa propre tombe.

W. T avait été témoin de tant de servitudes volontaires. De ses hommes et femmes sur lesquels l’ami inaliénable finissait irrémédiablement par cracher à la gueule. Il avait été et ses hommes et ses femmes et n’avait trouvé de salut que dans ces prairies verdoyantes.

Sous son pas appesanti, la vallée déploie ses formes ondulantes, audacieuse, et le bistre étreint intimement  l’olivâtre.

 » Demain, je rentre. » rêvasse-t-il vaguement inquiet en enfonçant sa casquette bleuâtre, blanchie par le crachin, un peu plus sur ses oreilles.

 

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