Je suis Fassbinder, Falk Richter, Stanislas Nordey, Fassbinder comme Palimpseste.



Écrite par Falk Richter et mise en scène par lui-même ainsi que Stanislas Nordey, Je suis Fassbinder, est une pièce éclectique et détonante.


Inspiré notamment du film L’Allemagne en automne, Deutschland im Herbst, réalisé par Fassbinder, le spectacle créé un parallèle entre l’époque mouvement de 1977 en Allemagne et la nôtre. Ainsi, en 1977, des membres de la Fraction armée rouge prennent en otage un avion afin de réclamer la libération de la bande à Baader, alors emprisonnée. Fassbinder a alors tourné ce film personnel : il se filme avec son amant, immortalise sur la pellicule une conversation avec sa mère, qui a vécu le troisième Reich, et revient sur la gouvernance nécessaire, selon elle, à l’Allemagne. Pour enrayer la vague terroriste, la mère de Fassbinder préconise naïvement d’avoir à la tête du pays  » un maître autoritaire qui serait très bon, gentil et juste » sous le regard médusé de son fils. C’est donc à partir de cet entretien, et de l’œuvre entière de Fassbinder, que Falk Richter a écrit, par le bais d’une écriture plateau, c’est-à-dire qui s’est déroulée en même temps que le travail scénique avec les comédiens français même s’il a été rédigé en allemand, Je suis Fassbinder. 

Stanislas Nordey et Falk Richter

Le plateau est divisé en plusieurs espaces scéniques, dont le principal offre au regard un énorme canapé en Skye et un tapis blanc à longs poils. Sur cet espace principal divers écrans et autour de plus petits espaces viendront accueillir différentes scènes. Nous y retrouvons, comme accessoire, le bon vieux petit écran sans télécommande et muni d’une antenne. Le décor, les accessoires tout rappelle l’œuvre de Fassbinder. Les références aux années 70 s’accumulent : le tapis en poil long et blanc, les tapisseries à motifs énormes et souvent psychédéliques, les pochettes de trente trois tours jonchant l’avant-scène. Les costumes des comédiens aussi, tout comme le décor, s’inscrivent dans la droite lignée des films de Fassbinder puisqu’ils sont la réplique exacte de ceux des personnages des films. Les scènes jouées sur le plateau sont parfois filmées et retransmises en direct telle une mise en abîme théâtrale, ou scénique, ou bien des écrans, dont l’un immense au centre, projettent des extraits de films de Fassbinder comme autant de références, autant de palimpsestes.


La première partie du texte affiche d’ailleurs sa filiation le film de Fassbinder puisqu’elle se nomme Allemagne en automne (2016)-1ere partie et propose d’emblée une réflexion sur l’illusion théâtrale. Ainsi, les deux comédiens, Stanislas Norday et Laurent Sauvage, sont nommés par leur patronyme, celui de la vie réelle, dans le texte (Stan, Laurent). Le premier interprète Fassbinder et le second la mère de Fassbinder. Le dialogue joue de cette absence d’illusion amorçant une réflexion, et revenant sur les événements de 1977 en Allemagne. Le fait de briser cette convention théâtrale, d’en jouer fascine le spectateur qui ne sait plus très bien où se situer, mais aussi, permet à l’ironie voire même au comique d’affleurer.

Évidemment le propos est double : les comédiens brisent l’illusion théâtrale tout en la restituant, dans leur propos, disputés et discussions à bâton rompu, ils évoquent la vague d’attaques terroristes à laquelle l’Europe fait face depuis deux ans : »(…) IL Y A LA DE LA VIOLENCE IL Y A PARTOUT DE LA VIOLENCE TOUT CE SYSTEME EST VIOLENCE OUI OU NON.

(Laurent veut répondre mais ne sait pas quoi, il est intimidé.)

STAN. OUI OU NON LAURENT ?
LAURENT. MAMAN.
STAN. OUI OU NON MAMAN ? Dis quelque chose !

LAURENT. Stan.
STAN. RAINER !

LAURENT. Rainer !  »

Mais pas uniquement. Ainsi, Le texte balaie également la situation politique actuelle et, pour s’en convaincre, il suffit de lire les titres donnés aux scènes comme ceux-ci : Allemagne en automne 2016- 1ere Partie, Je suis l’Europe, Amour et violence, Fausse sécurité, Etranger, J’ai peur, L’Europe en état d’urgence. Et chacun en prend pour son grade : la solitude et le paradoxe intrinsèques à l’homme, l’individu en société, le sexe, la gauche, l’Europe, les spectateurs, la société allemande héritière du passé nazi, l’Europe trop faible et inégale, le racisme, les migrants, la misère croissante, la société de spectacle, l’hypocrisie politique, la démocratie en danger, l’essoufflement d’un système, etc.

Le propos, si subversif soit-il, souvent énoncé avec violence, vise ici à bousculer le spectateur qui assiste aussi à certains moments de grâce comme le magnifique choeur, sur l’Europe, déclamé par les différents comédiens de façon polyphonique et soutenu par une lumière jouant du clair-obscur. Si parfois le texte tient presque de la caricature, la mise en scène rythmée dévoile les multiples strates sur lesquelles s’appuient les dialogues, et soutient cette amorce de réflexion et la dénonciation de notre société individualiste et suffisante que pointe du doigt cette pièce.

Je suis Fassbinder ( le titre est non sans évoquer ironiquement le Ich bin ein berliner de Kennedy ancrant directement l’oeuvre dans le passé et la guerre froide, mais aussi l’attaque de Charlie Hebdo et les je suis Charlie qui l’ont malheureusement suivie) est d’ailleurs en lui-même un savant mélange d’archives, d’extraits réels tirés des films ou pièces de Fassbinder, comme Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, ou d’extraits d’entretiens de Fassbinder et de morceaux inventés par Falk Richter. Le texte tout comme le spectacle est, par conséquent, naturellement empreint d’un fort sous-texte mais reprend aussi des lieux communs ou des réflexions actuelles, ce qui en fait un texte collage déroutant, surprenant.


L’espace scénique est particulièrement bien exploité et sert le propos en se divisant autour d’un plus large espace en de mini-espaces scéniques au niveau des l’arrière-scène permettant de reprendre des extraits de Fassbinder. De même, la bande-son, comme toujours chez Falk Richter, est particulièrement bien choisie, the Doors et assez rock, venant asseoir dialogues et changements de décors.
Un bémol pour moi cependant avec la scène Cuba Libre  au cours de laquelle Thomas Gonzales exhibe son sexe et l’agite pendant, un trop long laps de temps, exhibition superflue et inutile sans servir ni le jeu des comédiens, ni le drame et la narration, ni la mise en scène et encore moins le texte qui se suffisait à lui-même.


Les comédiens incarnent brillamment chacun des personnages et plis du texte, même Stanislas Nordey dont la gestuelle saccadée et le jeu trop appuyé à mon goût à tendance à m’irriter, interprète Fassbinder avec une certaine sobriété, sans trop appuyer le dialogue de gestes soulignant son propos. Thomas Gonzalez et Laurent Sauvage se démarquent particulièrement, l’un, virtuose, passant d’un personnage à une autre (homme travesti, chanteur mélancolique etc) l’autre en réussissant un tour de force : incarner la mère de Fassbinder sans maniérisme et tout en restant lui-même.


Un spectacle où tout se mélange, qui hante toujours six mois plus tard et que l’on prend plaisir à lire et à relire. La typographie y joue d’ailleurs un rôle primordial le texte fonctionnant comme une sorte de long poème, un peu foutraque, un peu déglingué.

Je suis Fassbinder, Falk Richter, trad. Anne Montfort, L’Arche éditeur.

Théâtre de la colline, TNS, TnB

 

 

 

 

 

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