Un ennemi du peuple/ an enemy of the people, Henrik Ibsen, Thomas Ostermeier, Barbican 2014, de l’engagement au théâtre.


Un ennemi du peuple, pièce écrite en 1882 par le célèbre dramaturge norvégien Henrik Ibsen, trottait dans ma tête depuis que j’en avais vu la mise en scène par Thomas Ostermeier au Barbican en septembre 2014 après avoir enflammé, une fois de plus, le festival d’Avignon en 2012.
Il faut souligner qu’à l’égal de nombreux spectateurs français je voue une admiration sans borne pour le travail de ce metteur en scène, ses convictions, et son engagement théâtral.

Sa version d’Un ennemi du peuple s’ouvre sur un « boeuf » entre amis chantant Changes de David Bowie, autant vous dire que la salle londonienne a ri face à cette référence toute locale. Nous sommes bien là entre drame et comédie, tel qu’Ibsen lui-même se posait la question et chacun se jure de changer les choses.

http://www.theatre-video.net/embed/Kgx0qpQg

Le plateau ressemble, quant à lui, à un appartement assez dénudé, sombre avec une table de bois, quelques chaises et des canapés de cuirs. Des pans de murs noirs donne un effet de petit appartement, comme ceux d’un étudiant ou jeune couple avec un côté industriel. Des graffiti à la craie blanche ornent les pans de mur et les personnages les utiliseront pour démontrer leur théorie (notamment la pollution des eaux de la ville par les usines environnante et l’urgence de remédier à cette situation catastrophique). Je suis toujours très friande des décors de Jan Pappelbaum que je trouve toujours réussis visuellement mais aussi afin de faire ressortir l’essence de la pièce.

 Un ennemi du peuple raconte le combat du docteur Stockmann pour prévenir les usagers de la pollution des eaux de la station thermale de son village par les usines des environs. Son frère, qui est le maire, devrait effectuer des travaux coûteux pour y remédier et tente donc de le dissuader d’alerter l’opinion publique.

 Les villageois se retournent contre lui et il perd sa clientèle. Il devient alors un ennemi du peuple. Ibsen critique ici la fausse démocratie et la tyrannie de la majorité mais aussi la corruption des politiciens. Stockmann se retrouve seul face à une société qui ne peut, n’accepte pas de l’entendre à l’image de la plupart des personnages principaux des pièces d’Ibsen.

Comme souvent avec Ostermeier, la pièce a été réarrangée et coupée. Ainsi, Stockmann l’idéaliste, décide d’organiser en une réunion d’information et son long discours est remplacé par une tirade écrite par Julien Coupat tirée de L’insurrection qui vient. Pour le changement de décor, les murs noirs sont grossièrement peints de blanc et une tribune avec un micro est alors installée. Très vite, la salle de théâtre est allumée, plein feu sur le public, qui lève la main répondre à la question : «  qui est d’accord avec ce qui vient d’être dit ? » (le public est majoritairement d’accord avec Stockmann) puis au « pourquoi ?« participe allègrement en un débat auquel répond pied à pied les comédiens. Troublant débat au cours duquel les rôles s’inversent, on s’ingénue à nous montrer une autre réalité. Des micros circulent dans la salle et chaque spectateur qui le souhaite prend la parole. Trouble. Les exemples fusent et oscillent entre vie personnelle et exemples historiques. La pièce reprend et Stockmann insulte la majorité dictatoriale qui nie la raison, tandis que des habitants outrés lui jettent de la peinture au visage.

Arno Declair

Ostermeier pose ici la question du politique au théâtre et c’est d’ailleurs ce qui l’intéresse chez Ibsen. La pièce est menée à un rythme effréné et les comédiens, incroyable équipe et plus particulièrement Christoph Gawenda à la palette de jeu étendue et au charisme notable, présentent un théâtre très physique, empreint de réel, naissant du mouvement. Leurs entrées, sorties et mouvements m’ont d’ailleurs presque fait penser à un ballet.

Par ailleurs, Stockmann tout idéaliste qu’il est, mène néanmoins une vie de bourgeois bien rangé même s’il consume son revenu dans ses recherches. Thomas Ostermeier pose ici la question de la vérité face à la corruption mais aussi de la force d’inertie du peuple.

Un théâtre qui ouvre, une fois de plus, sur la nécessité de la parole et offre des discussions vigoureuses, animées, pose des interrogations sur notre rapport au politique et ce qu’est devenue la démocratie actuellement avec le poids des lobbies, la corruption et la désinformation. Une pièce qui redonne également toute sa voix au public.  A la question le théâtre peut-il changer le monde ? il répond d’ailleurs avec une lucidité désarmante :  » Non ! Aucune pensée ne peut changer le monde. C’est l’action qui le change. Le théâtre est juste un moyen de le comprendre. »

« Je suis fasciné par la vraie vie qui précède l’écriture des textes et je crois que c’est cette vraie vie qui doit se trouver sur scène«  nous dit le grand Thomas Ostermeier dans un entretien et c’est exactement ce qu’il permet de retrouver aux spectateurs.

En février, Thomas Ostermeier revient sur la scène du Barbican avec Richard III de Shakespeare présenté à Avignon en 2015 et que j’avais vu retransmis par Arte, il me tarde de voir comment le spectacle a évolué.

 

3 commentaires

  1. Merci Camellia pour ce très bel article. J’aurais adoré voir cette pièce (peut-être la rejouera-t-il comme il l’a fait pour son Hamlet récemment ?). Tu m’as permis de la découvrir un peu, et ta description et ton analyse m’ont conforté dans l’idée que Ostermeier est vraiment un metteur en scène formidable et je suis heureuse que tu partages cette fascination. Tu devais d’ailleurs faire un stage avec lui, en février si je ne me trompe. Peut-être en feras-tu un article, je l’espère. Merci encore pour ce très bel article

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