Albion, de Mike Bartlett, mise en scène Rupert Goold, Almeida, retour à la terre.


Albion production shots. Charlotte Hope (Zara). Photo credit Marc Brenner (14).jpg
Charlotte Hope Crédit Marc Brenner

Jardiner est l’un des sports nationaux les plus répandus au Royaume-Uni depuis des siècles, devenu d’autant plus populaire notamment au début du XXème siècle avec les cités-jardins. Audrey (Victoria Hamilton), une femme d’affaire accomplie, décide de déménager de Londres à la campagne pour prendre l’air et rendre au jardin de son grand-père, ancien mémorial de la première guerre mondiale, de son immense maison, nouvellement acquise, toute sa luxuriance. Elle entraîne dans son envie désespérée de renouveau et d’ordre Anna, Vinette Robinson, la fiancée de son fils défunt, mort à la guerre, un mari arrangeant, l’excellent Nicholas Rowe, et sa fille, Zara, Charlotte Hope, passionnée de littérature et radicalement opposée à ce changement de vie. C’est pour célébrer ce grand virage dans sa vie qu’une amie de longue date devenue une écrivain célèbre, Katherine, lui rend à nouveau visite.
Du personnel de maison elle ne garde que le jardinier, Matthew (Christopher Fairbanks) tandis que sa femme, Cheryl (Margot Leicester), ralentie par son grand âge est remplacée petit à petit par une femme de ménage polonaise, Krystyna (Edyta Budnik).

Credit Marc Brenner

Un drame intime mais dont les débats entre les personnages résonnent plus largement au niveau national et identitaire. D’ailleurs Albion, titre de la pièce, n’est-il pas l’ancien nom donné à l’île britannique ? L’enjeu ne réside finalement pas uniquement dans la quête d’Audrey pour reconstruire ce jardin d’Eden mais bien de recomposer, de retrouver un monde à jamais enfoui, enseveli. A ce titre, le jardin est hautement symbolique et vient soutenir toute la composition scénique et les différents thèmes sous-jacent.
Le texte est construit sur cette idée inhérente à l’être humain d’appartenance à la terre et son retour, ce qui n’est pas sans rappeler l’âme russe et le rapport à cette terre dans La Cerisaie notamment. Des dialogues drôles, enlevés et spirituels affleurent ce rapport à l’identité, à soi, à l’autre. Intrigue d’apparence simple qui se ramifie tout en douceur. Les saisons du gigantesque jardin, autrefois ouvert au public, principal personnage de cette pièce, s’écoulent à l’image de l’histoire qui se déplie. Se dessinent in fine la perte des êtres chers, l’héritage de la terre (autrefois terre de fraternité comme pied de nez à la première guerre mondiale), la guerre dans toute son horreur, le rapport à l’autre, l’étranger, l’étranger de patrie mais aussi l’étranger à soi-même. La pièce pose ainsi plus largement la question de l’identité, de l’accomplissement individuel au sein du collectif.

Une scénographie impressionnante vient soutenir cette architecture textuelle : un morceau du jardin, une longue avancée longitudinale face public, une bordure de terre, un arbre immense trône en fond de scène, sur lequel une planche de bois permet de s’asseoir.  Les lumières reproduisent parfaitement le cours des saisons, froideur grise d’un après-midi de février, douce et rieuse de printemps ou d’été. L’alternance temporelle se fait par des changements de « décors » chorégraphiés et resserrés, des tableaux magnifiques à la mécanique d’horloger : en pleine lumière orangée les comédiens plantent sur les bordures emplies de terre des plantes, fleurs et autres, la pièce se retrouve alors au printemps, ils s’en saisissent en semi-obscurité bleutée dans un mouvement unanime, le jardin revêt alors une apparence d’hiver. Magnifique travail des lumières donc de Neil Austin, modelant le lieu.
Victoria Hamilton sublime passe, par ailleurs, de la femme forte, rude, autoritaire à la force qui se délite à mesure que le chagrin, les regrets et le deuil l’emplissent pour se révéler fragile, à fleur de peau, inconsolable. Il en est de même pour l’ensemble des acteurs tels Luke Thallon écrivain en devenir ou encore Christopher Fairbanks qui incarne le jardinier.

Albion production shots. Victoria Hamilton (Audrey Walters) and Nicholas Rowe (Paul Walters). Photo credit Marc Brenner (13)
Credit Marc Brenner

Seules la musique et la scène de la folie d’Anna, fiancée du fils d’Audrey mort au combat, qui se roule dans la terre, s’en enduit (les cendres de son fiancé ont été dispersée dans le jardin) sous des trombes d’eau ne fonctionnent pas totalement. La musique, trop forte, crée un décalage tel avec l’intrigue qu’elle vient non pas enrichir la composition scénique mais l’alourdir inutilement tandis que la scène de folie d’Anna n’offre ni avancée dans l’action ni intérêt scénique dans cet ensemble pourtant mené d’une main de maître.

Une pièce subtile à l’humour distillé magnifiquement incarnée.

Albion, écrit par Mike Bartlett, mise en scène Ruppert Goold à l’Almeida Theatre à Londres jusqu’au 24 novembre.

Réservation ici : https://almeida.co.uk/whats-on/albion/10-oct-2017-24-nov-2017

Avec Nigel Betts, Edyta Budnik, Wil Coban, Christopher Fairbank, Victoria Hamilton, Charlotte Hope, Margot Leicester, Vinette Robinson, Nicholas Rowe, Helen Schlesinger, Luke Thallon

Scénographie : Miriam Buether
Lumières : Neil Austin 
Son :
Gregory Clarke
Mise en mouvement : Rebecca Frecknall
Assistante mise en mouvement : Gemma Payne
Metteur en scène résidant : Tom Brennan
Costume : Anna Josephs

2 commentaires

  1. Le décor a l’air magnifique. Un arbre sur scène ça ne peut qu’être éblouissant ! J’aime beaucoup quand une scénographie parvient à donner l’impression qu’on est en extérieur. C’est compliqué. Mais pour cette pièce ça a l’air de bien fonctionner. Merci Camellia pour cette nouvelle découverte

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