Le monde d’hier, d’après S. Zweig, adaptation de Laurent Seksik, mise en scène P. Pineau,The Print Room Coronet. De la délicatesse.


Le-Monde-DHier

Le plateau du magnifique Gate Theatre est nu, quelques chaises à jardin, d’autres à cour, le fond de scène noir laisse seulement filtrer les sous-titres du magnifique texte que présente Jérôme Kircher, comédien connu pour avoir joué sous la direction des plus grands comme Patrice Chéreau ou encore Jean-Pierre Vincent.
Ce parti-pris du dénuement de Patrick Pineau cherche à faire entendre, résonner, éclater dans la salle, le texte autobiographique de Stefan Zweig incarné par J. Kircher qui ne se veut ni la réplique exacte de l’écrivain ni ne tente de l’inscrire dans son temps. Ainsi, son costume sobre, non pas daté de la moitié du XX e siècle, mais présente plutôt un mélange d’actuel et d’intemporel. C’est bien de montrer l’intemporalité de ce texte sublime, son universalité et la résonance du Monde d’hier dont le sous-titre est Souvenirs d’un Européen  dont il s’agit ici.

Récit-témoignage et confession de son temps, Zweig raconte la montée du totalitarisme en Europe et se retourne sur ce passé pour interroger le spectateur : comment ? Pourquoi ? Pourquoi nous ? Tandis que, explique-t-il, les années précédant l’arrivée d’Hitler au pouvoir furent douces, sans tension. Un moment d’interrogation, sorte de monologue intérieur feutré, où le texte magnifique et ne serait-ce que pour l’entendre il faut se déplacer, vient interpeler le spectateur. A l’intimité du moment, se heurte le texte plus puissant et c’est peut être ici un écueil (que j’avais également noté dans un spectacle très différent celui de Wajdi Mouawad Les larmes d’Oedipe)  la puissance du texte est telle qu’il semble parfois se suffire à lui-même, comme un moment radiophonique. Peu de choses sur le plateau et pourtant l’émotion, fragile oiseaun est parfois brisée dans son envol par des gestes si lents ou déplacements qui semblent ici bien trop apprêtés. Peut-être est-ce également la salle légèrement trop grande pour cette pièce jouée avec la délicatesse d’un équilibriste ? L’épure étire à certains moment le temps si bien que le comédien disparaît pour ne laisser place qu’aux mots. C’est d’ailleurs, comme il le dit, sa façon de travailler : le texte avant toute chose.

L’incarnation de Zweig par Jérôme Kircher passe habilement par un jeu plus monocorde, un cri de désespoir tu et fin. Intelligence ici du texte, pudeur extrême, certes, mais, et peut-être est-ce dû au changement de théâtre car hier soir quelques moments faisaient sortir le public de l’errance de Zweig au bord du suicide, de ce texte si percutant, à cause d’un monologue parfois trop peu articulé, aux passages trop rapides pour laisser naître des images dans l’imaginaire du spectateur. Jérôme Kircher pourtant s’emploie sur scène à dérouler le fil ample, pudique, et surtout à dévoiler la barbarie, l’ignominie engendrée par une époque pourtant toute civilisée à laquelle répond inexorablement la beauté textuelle. Et c’est bien cela que le texte pointe du doigt et nous rappelle constamment. Face à la liberté offerte, les fondations de cette civilisation nous dit Zweig étaient minées et la bascule vers le génocide, la guerre et toutes les atrocités qui s’ensuivirent s’est faite à l’insu de tous.

La mise en scène ici accentue la beauté de la langue, la finesse du texte jusqu’à en oublier Jérôme Kircher qui se tient sur scène.

Un pari noble, beau et délicat. De cet ensemble reste entier Le Monde d’hier si semblable à notre monde d’aujourd’hui dans une Europe en souffrance.

Le Monde d’hier, d’après S. Zweig, adaptation de Laurent Seksik, mise en scène P. Pineau.
Avec Jérôme Kircher, en français surtitré en anglais.

Durée : 1H10

A voir pour l’émotion du texte, la résonance qu’il trouve actuellement au Print Room Coronet à Notting Hill à Londres dans le cadre du Coronet International Festival jusqu’au 15 novembre : http://www.the-print-room.org/theatre/autumn-winter-2017-season/coronetfest/world-of-yesterday/

Coronet-International-Festival

 

 

 

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