1984, adaptation et mise en scène R. Icke et D. McMillan au Playhouse theatre, Londres



Comment retranscrire ce roman visionnaire dénonçant l’oppression consentie que constitue 1984 de G. Orwell ? Comment montrer son actualité alors qu’il a été publié en 1949 ? Comment rendre ce sentiment de malaise qui s’attache à sa lecture ?


Autant de questions qui me trottaient dans la tête lorsque je me suis rendue à la représentation.

 Pour faire court le roman de G. Orwell présente un personnage ordinaire, Winston Smith, modeste employé du Ministère de la Vérité dont le travail est  de faire correspondre les archives à une réalité qui n’existe pas. Il évolue dans la ville de Londres après une guerre nucléaire tandis que le monde est alors partagé en trois blocs.  Les actions, les paroles et même les pensées des personnages, qui elles peuvent être effacées, sont contrôlées par Big Brother, dirigeant de ce monde voyeur et liberticide. Winston ne parvient pas à conformer sa pensée à celle du parti en vigueur et décide d’en garder une trace clandestine dans un journal pour fixer le passé (alors que son travail lui impose de le modifier.) Une société où la haine est érigée en valeur et l’amour devient contre nature. Lors des deux minutes journalières de la haine Winston croise Julia. Ils s’éprennent l’un de l’autre et se donnent l’un à l’autre (chose parfaitement interdite) puis rêvent de renverser le régime de Big Brother. Ils seront ensuite arrêtés puis torturés.

Les réponses scénographiques apportées par Robert Icke (lauréat du prestigieux prix Olivier), par Duncan McMillan et par Daniel Ragett, à ces différentes questions consistent en la répétition de scènes avec de légers décalages (une réplique, une sortie de personnages différentes), l’utilisation de stroboscopes, de sons assourdissants, et de la vidéo reléguant en un hors scène donné à voir aux spectateurs, devenus par là-même Big Brother, les retrouvailles des amants Winston et Julia censés se retrouver dans le plus grand secret. Ici, ce hors scène place le spectateur dans un brouillage entre réel et illusion théâtrale.


L’adaptation du roman se concentre sur l’expérience du doute que fait Winston quand à la réalité de ce qu’il vit, sorte d’introspection terrifiante. La pièce devient, dès lors, un cauchemar angoissant et répétitif dans lequel plonge le personnage principal jusqu’à son paroxysme : l’horreur de la salle n• 101, salle où est donnée la question, pour reprendre l’expression du XVII e siècle. Lors de ces scènes, les sens du spectateur sont saturés à coup de stroboscope, de lumières effarantes ou bleu glacé et de sons à la limite du supportable tant ils sont forts. La nudité du plateau est à l’égal de la crudité de ces scènes de tortures mentales ou physiques passant d’un décor de sombre cloaque à un univers hospitalier gris et désincarné, car il s’agit bien de déshumaniser, désincarner l’homme dans l’inhérence de sa nature. La vue n’est pas en reste lorsque Winston nage dans un bain de sang, ce qui a d’ailleurs pu profondément choquer certains spectateurs mais ne m’a pas semblé si violent. Impressionnant, sans doute par le réalisme et la proximité avec le comédien et la société dans laquelle il évolue qui n’est pas, dans une moindre mesure, sans rappeler la nôtre. Ce paroxysme découle d’une gradation dans la pesanteur de la pièce et rend parfaitement l’atmosphère oppressante et parfois même, presque glauque du roman.

Une autre trouvaille dans l’adaptation de l’œuvre dont la trame, hormis cette invention, est respectée, réside dans l’ajout de personnages : des historiens qui auraient retrouvés le journal de Winston et chercheraient à démêler le vrai de la folie. Ici, se pose encore par le biais de ces historiens la question du rapport au réel, de la mémoire et de ce que l’on en fait. La pièce 1984 revêt alors, une résonance contemporaine : ne sommes-nous pas, nous-mêmes, dans une société mais consentie de surveillance à la Big Brother ?Question d’autant plus problématique après les récents attentats terroristes perpétrés de par le monde.

Une adaptation intelligente et sensible dans laquelle le personnage de Winston Smith, brillamment interprété par Sam Crane, flirte avec la schizophrénie doutant de la réalité de son vécu, et de ses propres pensées. Étonnamment la mise en scène ne m’a pas semblée aussi novatrice que je l’aurais souhaité mais le spectacle est bien réalisé  et pensé.


https://www.youtube.com/watch?v=1G9KKcsvsfQ

1984, mise en scène et adaptation Robert Icke, Duncan McMillan et Daniel Ragett  au Playhouse theatre à Londres au métro Embankment ou Waterloo jusqu’au 29 octobre 2016

Lien ici : http://www.playhousetheatrelondon.com/1984-play/

Eileen Shakespeare, Fabrice Melquiot 


Dans ce monologue, Fabrice Melquiot invente une soeur à Shakespeare, Eileen qui possède une parole déployée, parfois crue, et devient tour à tour toutes ces femmes, forcées afin d’arriver à embrasser une carrière d’actrice, d’auteur, toutes ces femmes abandonnant leur enfant pour survivre, ces femmes en lutte pour pouvoir être. 

Ce texte fort met également en scène, par le biais de l’adresse de Eileen à son frère, W. Shakespeare, son double, qu’elle recherche et dont elle suit le parcours, et retrace ( incarnant elle-même chacun des différents personnages au sein même de sa prise de parole) ainsi différents moments et aspects de son époque qui revêt une dimension plus intemporelle.
Un texte empreint de poésie et cru dans lequel le personnage incarne lui-même didascalies et les autres personnages, une marque de modernité d’autant plus intéressante qu’elle permet de jouer sur le côté acteur et auteur du personnage et de mettre en abîme le monde théâtral mais aussi parce qu’elle permet de renouveler des procédés plus canonique et ici de mettre en évidence les dichotomies du personnage d’Eileen.

Un extrait ici : 

« 4.

 Il y a sa dernière nuit à Stratford ou ailleurs, n’importe où puisqu’elle n’est chez elle qu’en sa propre existence, dont voici venir la veille.

EILEEN SHAKESPEARE 

L’enfant s’endort.

Eileen pose sa bouteille près de la robe brûlée.

Elle fait les cent pas. Recommence trois fois. Se perd dans le dernier compte.

A une fenêtre de la cuisine, elle se penche, et dehors pas l’ombre d’un chien. Les animaux sont d’accord entre eux. Entre eux, ils s’arrangent. Elle ne jettera pas son enfant dans l’obscurité ; il faudrait être sûr qu’un chien viendra lui manger la tête. Mais, il s’est endormi, l’enfant, alors Eileen s’apaise.

Un homme passe portant sur les épaules un fardeau qui pourrait être le corps d’un autre homme ou bien son propre corps. Voici d’ailleurs ce qu’en déduit Eileen: l’homme, chaque nuit, traverse Stratford, son corps mort sur les épaules ; ainsi il s’habitue.

Eileen sourit longtemps, penchée à la fenêtre ; parfois sa chemise de nuit baye aux corneilles et ses seins gonflent ; Elle sourit de plus belle. Dénombre assez d’étoiles au ciel pour s’éviter l’écriture d’un sonnet bancal (…)

Je.

Je vois.

Je me vois.

Je ne suis plus tout à fait moi quand je me vois comme ça, détachée.

Elle retourne à sa chambre. 

Le sommeil de John est un silence. Irrespirable. Fenêtre. Le marcheur portant sa mort s’est arrêté près du puits. Il fume. Eileen se penche, se penche, se penche encore ; la béance de sa chemise de nuit sur son col annonce déjà l’aube.

Elle se voit.

Derniere nuit à Stratford ; dans trois heures elle part pour Londres, faire de sa vie ce qu’elle aurait été – ce qu’elle aurait dû être – si elle n’avait eut à devenir une femme avant d’être.

Cette femme-là. »

Eileen Shakespeare, Fabrice Melquiot éditions de l’Arche.