Eileen Shakespeare, Fabrice Melquiot 


Dans ce monologue, Fabrice Melquiot invente une soeur à Shakespeare, Eileen qui possède une parole déployée, parfois crue, et devient tour à tour toutes ces femmes, forcées afin d’arriver à embrasser une carrière d’actrice, d’auteur, toutes ces femmes abandonnant leur enfant pour survivre, ces femmes en lutte pour pouvoir être. 

Ce texte fort met également en scène, par le biais de l’adresse de Eileen à son frère, W. Shakespeare, son double, qu’elle recherche et dont elle suit le parcours, et retrace ( incarnant elle-même chacun des différents personnages au sein même de sa prise de parole) ainsi différents moments et aspects de son époque qui revêt une dimension plus intemporelle.
Un texte empreint de poésie et cru dans lequel le personnage incarne lui-même didascalies et les autres personnages, une marque de modernité d’autant plus intéressante qu’elle permet de jouer sur le côté acteur et auteur du personnage et de mettre en abîme le monde théâtral mais aussi parce qu’elle permet de renouveler des procédés plus canonique et ici de mettre en évidence les dichotomies du personnage d’Eileen.

Un extrait ici : 

« 4.

 Il y a sa dernière nuit à Stratford ou ailleurs, n’importe où puisqu’elle n’est chez elle qu’en sa propre existence, dont voici venir la veille.

EILEEN SHAKESPEARE 

L’enfant s’endort.

Eileen pose sa bouteille près de la robe brûlée.

Elle fait les cent pas. Recommence trois fois. Se perd dans le dernier compte.

A une fenêtre de la cuisine, elle se penche, et dehors pas l’ombre d’un chien. Les animaux sont d’accord entre eux. Entre eux, ils s’arrangent. Elle ne jettera pas son enfant dans l’obscurité ; il faudrait être sûr qu’un chien viendra lui manger la tête. Mais, il s’est endormi, l’enfant, alors Eileen s’apaise.

Un homme passe portant sur les épaules un fardeau qui pourrait être le corps d’un autre homme ou bien son propre corps. Voici d’ailleurs ce qu’en déduit Eileen: l’homme, chaque nuit, traverse Stratford, son corps mort sur les épaules ; ainsi il s’habitue.

Eileen sourit longtemps, penchée à la fenêtre ; parfois sa chemise de nuit baye aux corneilles et ses seins gonflent ; Elle sourit de plus belle. Dénombre assez d’étoiles au ciel pour s’éviter l’écriture d’un sonnet bancal (…)

Je.

Je vois.

Je me vois.

Je ne suis plus tout à fait moi quand je me vois comme ça, détachée.

Elle retourne à sa chambre. 

Le sommeil de John est un silence. Irrespirable. Fenêtre. Le marcheur portant sa mort s’est arrêté près du puits. Il fume. Eileen se penche, se penche, se penche encore ; la béance de sa chemise de nuit sur son col annonce déjà l’aube.

Elle se voit.

Derniere nuit à Stratford ; dans trois heures elle part pour Londres, faire de sa vie ce qu’elle aurait été – ce qu’elle aurait dû être – si elle n’avait eut à devenir une femme avant d’être.

Cette femme-là. »

Eileen Shakespeare, Fabrice Melquiot éditions de l’Arche.

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