Ces petits riens


Retrouver la Seine grisaille, à l’automne.
Trouver toutes les différences qui nous séparent.

 Ne plus reconnaître des amis. Ne plus exister à leurs yeux. Se décevOir.

SOurire au vent. S’émOuvoir des lieux étudiants.

Courir, avoir le don d’ubiquité, et rester incessamment ensommeillée. Chercher le repos, le souffle et s’oublier, en hiver.

Attendre désespérément la neige, toute russe.

Lire et aimer. Relire et s’émerveiller d’une simple sOupe verte, en été.

S’enthOusiasmer pour ceux qui restent.

Rentrer les cheveux au vent.

Ne pas pleurer, de noir vêtue, à la Saint Valentin.

Déjeuner au V and A et se prendre pour une artiste, au printemps.

Rire au soleil et aux sourires d’amis toujours présents, toujours  prévenants, près d’un marché, ou d’un palais de justice, à l’accent des grillons.

Dire Non.

Se surestimer, se tromper, ne pouvoir s’échapper aux Cinq Terres en merveilleuse compagnie et en avoir le coeur tordu de remords.

Aimer à en perdre la raison.
S’étourdir de spectacles et de mots.

Respirer le thym, la sauge, le romarin et chanter au creux des vallées.

Mettre ses pas dans le rire de l’homme gazelle, le long des vallOns cyans et céruléens.

S’imprégner de bleu tout entière, se prendre pour Klein.

Suivre les traces de ceux que l’on respecte.

Et passer le plus bel été qui soit.


 

Needles and Opium, Robert Lepage au Barbican, Londres en juillet dernier.


Robert Lepage reprend Needles and Opium initialement monté dans les années 1990.

Le spectacle met en scène R. Lepage, lui-même, en proie à une déception amoureuse avec une actrice. Alors qu’il se trouve en France pour donner sa voix à un reportage sur Juliette Gréco et sa relation amoureuse avec Miles Davis, il tente de la joindre.


Un autre personnage intervient tout au long du spectacle : Jean Cocteau, à l’accent Français forcé, ce qui le rend au bout du compte assez irritant. Les temporalités et destins individuels s’entremêlent : Cocteau se rend pour la première fois à New York en 1949 et Miles Davis à Paris, quarante ans plus tard R. Lepage se trouve écartelé entre ces deux mondes, Cocteau, opiomane, dévasté par la mort de son amant, Raymond Radiguet, Miles Davis, héroïnomane, et vivant une passion éclair avec Gréco dont il ne se remettra jamais. Le personnage de Cocteau fait parfois office de Choeur ou de Coryphee, parfois même de bouffon du roi, et commente le drame amoureux en livrant diverses réflexions sur l’art, l’amour, la vie, l’opium. Peine de coeur et création artistique sont au rendez-vous de ce spectacle.



La vraie force de ce spectacle réside dans une scénographie originale, novatrice pour 1991, date à laquelle le spectacle, initialement interprèté par Lepage a été produit : un cube mouvant, qui permet de changer, selon la lumière, les accessoires, des projections vidéo, de cadre très rapidement et devient tour à tour une chambre d’hôtel parisienne, un studio d’enregistrement, un bar de jazz, une rue parisienne, new yorkaise, mais offre aussi différents points de vue sur les personnages.


 Une grande influence du burlesque et du cirque se font sentir notamment au travers du personnage de Cocteau surgissant tel un diable au milieu de cette scène, suspendu dans les airs, écrivant son journal New-yorkais, tout comme celui du personnage de M. David, devenu ange jouant de la trompette. Un mélange rococo moderne, un peu trop chargé à mon goût, tentant de lier, addiction, amour, et solitude existentielle, le tout accentué à grand renfort de projections ( rues de New-York, espace interstellaire) forme un tout longuet et ne m’ayant laissé que peu de traces, excepté certains moments de grâce visuelle. Le propos laisse également le spectateur sur sa faim : comment se comparer à M. Davis et J. Greco, les amours peuvent-elles toujours semblables ?  De même, le personnage de M. Davis ne s’exprime jamais et la plongée dans la drogue semble expliquée sous l’uniqu prisme de cette histoire d’amour, un peu réducteur. Si la mise enscène  est recherchée, pensée, avec un partie pris qui a du etre visionnaire, le spectacle en lui-même s’étire en longueur, notamment à cause d’une intrigue narrative et d’un propos qui semble, à la vue du spectacle, un peu trop légère.

Décevant.

La Mouette,Tchekhov mise en scène par  Thomas Ostermeier. Dire l’amour, dire le théâtre. 


Après avoir vu la mise en scene participative d’Un ennemi du peuple d’Ibsen, le pop-rock Richard III, et surtout l’improbable Hamlet, il me tardait de découvrir La Mouette,Tchekov comptant parmi mes dramaturges préférés, mis en scène par Thomas Ostermeier.

La grande surprise fut pour moi non pas le parti pris de contextualiser l’œuvre en se référant à la Syrie ou aux autres problèmes mondiaux, ainsi que d’égratigner la scène actuelle et par là-même se tourner en dérision, dans un prologue fait maison, mais l’absence de miracle théâtral qui se produisit sur le coup, alors que je m’attendais à un éblouissement des sens, une scénographie spectaculaire de Jan Pappelbaum, complice habituel d’Ostermeier. Ce ne fut pas le cas. Du moins pas sur le moment

Je dois dire que c’est plus tard en y réfléchissant, en me rappelant l’émotion fugace procurée, mais non identifiée, au cours d’une discussion avec des amis, et à la relecture de la pièce, que j’ai commencé à comprendre que ma surprise ne résidait pas dans la scénographie mais bien dans la résonance qu’Ostermeier avait su donner au texte de Tchekhov dans notre contemporaneité. La Mouette avait, en effet, choqué les contemporains de Tchekhov car il ne s’y passait rien. Ou si peu. Et pourtant tout s’y déroule : l’amour sous diverses nuances, un monde  qui s’écroule, la volonté de rénover l’art.


Quand Thomas Ostermeier fait s’entrechoquer notre monde à celui de Tchekhov, cela donne les Doors, David Bowie, les Velvet Underground en bande-son, frottés à la traduction/adaptation d’Olivier Cadiot, un monde en déclin en vase clos, celui des nantis, une volonté farouche de renouveau artistique, un parler d’amour dans toutes les langues.


Le plateau est d’ailleurs assez dénudé, et s’ouvre sur un grand mur gris, projetant une  photo démesurée, en noir et blanc, d’un homme au visage grave, prise au bagne de l’île de Sakhaline, où Tchekhov avait passé trois mois, pour soigner les bagnards en 1890, une citation en exergue :  » Qui est allé en enfer, voit le monde et les hommes autrement « . Ce mur sera investi, pendant le spectacle, par l’artiste Marine Dillard, qui peindra une immense fresque, une sorte de paysage, un peu comme une rêverie, une mouette, un lac, une montagne ou bien nous pourrions y voir, tels des enfants face à des nuages, d’autres formes au fur et à mesure de l’avancée du drame.


La scène ressemble à une sorte de rectangle gris, avec en ses côtés des bancs de bois vissés au mur qui servent aux comédiens de coulisses, rompant avec l’illusion théâtrale en un jeu de mise abîme avec un petite scène, rectangle de bois intégré à ce plateau désert. Celui-ci devient tour à tour la scène sur laquelle Treplev déroule son spectacle novateur, le ponton sur lequel se prélassent Arkadina, Tregorine et les autres sous une chaleur écrasante. En début de pièce, un micro se dresse à cet endroit et de là les comédiens improvisent un prologue, sous forme presque de harangues et longues tirades, et le spectacle débute sur cette parenthèse.


L’un des sujets de La Mouette est le renouveau des formes artistiques théâtrales, et le problème de la création pour l’artiste. Ainsi, Treplev cherche à briller par lui-même, à renouveler le théâtre dans ses formes alors que sa mère Arkadina est une actrice révérée de ses contemporains. La scénographie permet de présenter la volonté d’innovation de ce fils de (à moins qu’il ne soit reellement qu’un raté) dans une scène reprenant les sacrifices antiques. Ici, le renouveau de l’art, symbolisé par Treplev, se frotte à l’institution que représente sa mère, actrice adulée, narcissique et victime de jeunisme, ayant une liaison avec Trigorine, écrivain à la mode. Trigorine lui aussi présentera les problématiques liées à l’écriture littéraire et la confrontation de l’écrivain à la page blanche.


Nina, quant à elle, est une jeune campagnarde qui rêve de devenir actrice et joue dans la petite scène de Treplev. La déclinaison du sentiment amoureux n’est pas non plus en reste puisqu’alors que Nina est aimée de Treplev, Trigorine en tombe amoureux et réciproquement jusqu’à ce que Nina ne soit consommée par ses passions.

Différentes aspirations amoureuses sont ainsi nouées  : Arkadina, vénérée par le médecin Dorn, aime Trigorine qui tombe un temps amoureux de Nina, Treplev, amant délaissé par Nina, est lui-même aimé de Macha fille de l’intendant de Sorine (frère de l’actrice Arkadina et maître des lieux) qui finit par épouser un instituteur, fou d’elle. Tous les personnages sont confrontés à la désillusion amoureuse ou artistique. Nina est cette mouette qui sera tuée par un homme (idée que Trigorine aura pour écrire un récit, alors que Treplev a tué une mouette et l’a donnée à Nina). La désillusion amoureuse qui pose la question de l’être et du rapport à la vie, tout en entretenant des liens très étroits avec l’art. Ainsi, la jeune actrice explique à Treplev que  : « Dans une pièce,  il doit y avoir forcément de l’amour. » La vie comme une œuvre d’art, c’est bien ce que Tchekhov nous donne à voir emboîté par Ostermeier, dont la technique de storytelling, non sans rappeler la technique stanislavskienne permet de faire affleurer un peu de la vie réelle du comédien pour nourrir son personnage, et ce que la simplicité de la mise en scène permet de mettre à jour : le tragique de la vie et la beauté des rapports humains ou artistiques, en respectant, non pas de façon scrupuleuse le texte, mais la conception de Tchekhov pour son art qui commandait, selon sa formule célèbre :  » on ne met pas un fusil chargé sur la scène, si personne ne va s’en servir ». Cette formule donne la prégnance au sens textuel et permet de préparer le paroxysme tragique avec lesquels les personnages se débattent; ce tragique du quotidien qui étreint de bout en bout les personnages, et dont la crise ne trouve jamais, chez Tchekhov, d’aboutissement, tant la pièce est construite sur un effet d’écho.


La Mouette, A. Tchekhov mise en scène Thomas Ostermeier en tournée actuellement.

The forbidden Zone, Katie Mitchell au Barbican en mai dernier. Stupéfiant.


Œuvre écrite pour les commémorations de la guerre 14-18  par Duncan McMillan, The Forbidden Zone inspiré notamment du roman au titre éponyme de Mary Borden, rend hommage aux soldats tombés pendant la guerre de 14-18 de manière audacieuse.

 copyright Stephen Cummiskey

Mise en scène brillamment par l’une des plus grande metteur en scène britannique actuelle, Katie Mitchell, la pièce rappelle au spectateur la barbarie et l’horreur dans lesquels les soldats mouraient au combat, en relatant l’histoire (vraie) de la femme de Franz Haber, Clara Immerwahr, inventeur des premières armes chimiques de destruction, elle-même également éminente chimiste, doctorante, qui, par protestation contre l’emploi d’armes chimiques, se suicida le jour de sa première utilisation.

 The Forbidden Zone entrelace à ce récit (romancé : les raisons du suicide de Clara Haber restent encore obscures) celui de la petite fille des Haber (qui n’a pas réellement existé), Claire. Elle cherche, quant à elle, à trouver un remède à ces armes chimiques, après avoir émigré, pendant la Seconde Guerre Mondiale, à Chicago. Ironie du sort son laboratoire sera fermé et remplacé par une usine nucléaire. Elle se suicidera également, destinée toute tracée, non sans rappeler  les tragédies antiques. Les différentes trames spatio-temporelles et récits individuels se superposent et sont reliés par le personnage d’une infirmière ( inspiré du roman de Mary Borden) tombée amoureuse d’un soldat pendant la première guerre, qui a vécu les ravages des gaz toxiques en accueillant des soldats aux corps dévastés et, devenue, plus tard, l’assistante de Claire.

Différents textes de Virginia Wolf, Simone de Beauvoir donnent leur couleur aux personnages, présentent ainsi d’autres voix féminines surposées à celles des personnages féminins. L’architecture sonore repose sur les dialogues entre les personnages, et l’imbriquement de textes de grands écrivains, mais aussi, sur divers bruits utilisés en bande-son, comme la mécanique métallique d’un métro.

Ce tissage étroits et cette pluralité des voix féminines sont servis par une mise en scène et un dispositif scénographique, créé par Lizzy Clachan, exceptionnels et explosifs que je vais tenter de retranscrire.  

Le plateau est partagé en différents espaces. A l’avant-scène trône une rame de métro, qui fonctionne (la lumière et le son permet de renforcer l’effet de réel créé par le mouvement) est reconstituée et laisse entrevoir en fond de scène différents lieux : une infirmerie, un laboratoire de recherche, toilettes publiques, etc. Le tout est filmé par des caméras jalonnant le plateau et le film en lui-même est extrêmement écrit. Un immense écran s’étale au-dessus de ce décor. 

Alors, me direz-vous rien de nouveau sous le soleil, la plupart des mises en scènes actuelles intègrent la vidéo. Oui, mais il s’agit d’un film écrit recomposant l’intrigue. Certaines scènes sont données à voir au spectateur par le biais de la vidéo; ce dernier doit alors reconstituer le puzzle présenté sous ses yeux. Ainsi, la fragmentation des actions entre le jeu des comédiens, les textes et le film permettent d’assembler les morceaux de   l’intrigue, la trame de la pièce. Les trois histoires s’imbriquent et, tiennent le spectateur en haleine par le jeu d’un savant montage à l’écran.

Une importance est également accordée aux détails, aux accessoires filmés en gros plans permettant de créer autant d’indices.

Un système virtuose, où l’on sent la mécanique huilée à la seconde près, toujours au service de la narration mais surtout ici au service du devoir de mémoire. Comme dans 1984, le spectateur retrouve des résonances toutes contemporaines : le nucléaire, les guerres chimiques  ainsi que le problème central de la destruction de l’homme par lui-même.

Du grand art.

The Forbidden Zone, mise en scène Katie Mitchell, pièce écrite par Duncan McMillan, scénographie Lizzy Clachan.

https://vimeo.com/95304769

1984, adaptation et mise en scène R. Icke et D. McMillan au Playhouse theatre, Londres



Comment retranscrire ce roman visionnaire dénonçant l’oppression consentie que constitue 1984 de G. Orwell ? Comment montrer son actualité alors qu’il a été publié en 1949 ? Comment rendre ce sentiment de malaise qui s’attache à sa lecture ?


Autant de questions qui me trottaient dans la tête lorsque je me suis rendue à la représentation.

 Pour faire court le roman de G. Orwell présente un personnage ordinaire, Winston Smith, modeste employé du Ministère de la Vérité dont le travail est  de faire correspondre les archives à une réalité qui n’existe pas. Il évolue dans la ville de Londres après une guerre nucléaire tandis que le monde est alors partagé en trois blocs.  Les actions, les paroles et même les pensées des personnages, qui elles peuvent être effacées, sont contrôlées par Big Brother, dirigeant de ce monde voyeur et liberticide. Winston ne parvient pas à conformer sa pensée à celle du parti en vigueur et décide d’en garder une trace clandestine dans un journal pour fixer le passé (alors que son travail lui impose de le modifier.) Une société où la haine est érigée en valeur et l’amour devient contre nature. Lors des deux minutes journalières de la haine Winston croise Julia. Ils s’éprennent l’un de l’autre et se donnent l’un à l’autre (chose parfaitement interdite) puis rêvent de renverser le régime de Big Brother. Ils seront ensuite arrêtés puis torturés.

Les réponses scénographiques apportées par Robert Icke (lauréat du prestigieux prix Olivier), par Duncan McMillan et par Daniel Ragett, à ces différentes questions consistent en la répétition de scènes avec de légers décalages (une réplique, une sortie de personnages différentes), l’utilisation de stroboscopes, de sons assourdissants, et de la vidéo reléguant en un hors scène donné à voir aux spectateurs, devenus par là-même Big Brother, les retrouvailles des amants Winston et Julia censés se retrouver dans le plus grand secret. Ici, ce hors scène place le spectateur dans un brouillage entre réel et illusion théâtrale.


L’adaptation du roman se concentre sur l’expérience du doute que fait Winston quand à la réalité de ce qu’il vit, sorte d’introspection terrifiante. La pièce devient, dès lors, un cauchemar angoissant et répétitif dans lequel plonge le personnage principal jusqu’à son paroxysme : l’horreur de la salle n• 101, salle où est donnée la question, pour reprendre l’expression du XVII e siècle. Lors de ces scènes, les sens du spectateur sont saturés à coup de stroboscope, de lumières effarantes ou bleu glacé et de sons à la limite du supportable tant ils sont forts. La nudité du plateau est à l’égal de la crudité de ces scènes de tortures mentales ou physiques passant d’un décor de sombre cloaque à un univers hospitalier gris et désincarné, car il s’agit bien de déshumaniser, désincarner l’homme dans l’inhérence de sa nature. La vue n’est pas en reste lorsque Winston nage dans un bain de sang, ce qui a d’ailleurs pu profondément choquer certains spectateurs mais ne m’a pas semblé si violent. Impressionnant, sans doute par le réalisme et la proximité avec le comédien et la société dans laquelle il évolue qui n’est pas, dans une moindre mesure, sans rappeler la nôtre. Ce paroxysme découle d’une gradation dans la pesanteur de la pièce et rend parfaitement l’atmosphère oppressante et parfois même, presque glauque du roman.

Une autre trouvaille dans l’adaptation de l’œuvre dont la trame, hormis cette invention, est respectée, réside dans l’ajout de personnages : des historiens qui auraient retrouvés le journal de Winston et chercheraient à démêler le vrai de la folie. Ici, se pose encore par le biais de ces historiens la question du rapport au réel, de la mémoire et de ce que l’on en fait. La pièce 1984 revêt alors, une résonance contemporaine : ne sommes-nous pas, nous-mêmes, dans une société mais consentie de surveillance à la Big Brother ?Question d’autant plus problématique après les récents attentats terroristes perpétrés de par le monde.

Une adaptation intelligente et sensible dans laquelle le personnage de Winston Smith, brillamment interprété par Sam Crane, flirte avec la schizophrénie doutant de la réalité de son vécu, et de ses propres pensées. Étonnamment la mise en scène ne m’a pas semblée aussi novatrice que je l’aurais souhaité mais le spectacle est bien réalisé  et pensé.


1984, mise en scène et adaptation Robert Icke, Duncan McMillan et Daniel Ragett  au Playhouse theatre à Londres au métro Embankment ou Waterloo jusqu’au 29 octobre 2016

Lien ici : http://www.playhousetheatrelondon.com/1984-play/

Eileen Shakespeare, Fabrice Melquiot 


Dans ce monologue, Fabrice Melquiot invente une soeur à Shakespeare, Eileen qui possède une parole déployée, parfois crue, et devient tour à tour toutes ces femmes, forcées afin d’arriver à embrasser une carrière d’actrice, d’auteur, toutes ces femmes abandonnant leur enfant pour survivre, ces femmes en lutte pour pouvoir être. 

Ce texte fort met également en scène, par le biais de l’adresse de Eileen à son frère, W. Shakespeare, son double, qu’elle recherche et dont elle suit le parcours, et retrace ( incarnant elle-même chacun des différents personnages au sein même de sa prise de parole) ainsi différents moments et aspects de son époque qui revêt une dimension plus intemporelle.
Un texte empreint de poésie et cru dans lequel le personnage incarne lui-même didascalies et les autres personnages, une marque de modernité d’autant plus intéressante qu’elle permet de jouer sur le côté acteur et auteur du personnage et de mettre en abîme le monde théâtral mais aussi parce qu’elle permet de renouveler des procédés plus canonique et ici de mettre en évidence les dichotomies du personnage d’Eileen.

Un extrait ici : 

« 4.

 Il y a sa dernière nuit à Stratford ou ailleurs, n’importe où puisqu’elle n’est chez elle qu’en sa propre existence, dont voici venir la veille.

EILEEN SHAKESPEARE 

L’enfant s’endort.

Eileen pose sa bouteille près de la robe brûlée.

Elle fait les cent pas. Recommence trois fois. Se perd dans le dernier compte.

A une fenêtre de la cuisine, elle se penche, et dehors pas l’ombre d’un chien. Les animaux sont d’accord entre eux. Entre eux, ils s’arrangent. Elle ne jettera pas son enfant dans l’obscurité ; il faudrait être sûr qu’un chien viendra lui manger la tête. Mais, il s’est endormi, l’enfant, alors Eileen s’apaise.

Un homme passe portant sur les épaules un fardeau qui pourrait être le corps d’un autre homme ou bien son propre corps. Voici d’ailleurs ce qu’en déduit Eileen: l’homme, chaque nuit, traverse Stratford, son corps mort sur les épaules ; ainsi il s’habitue.

Eileen sourit longtemps, penchée à la fenêtre ; parfois sa chemise de nuit baye aux corneilles et ses seins gonflent ; Elle sourit de plus belle. Dénombre assez d’étoiles au ciel pour s’éviter l’écriture d’un sonnet bancal (…)

Je.

Je vois.

Je me vois.

Je ne suis plus tout à fait moi quand je me vois comme ça, détachée.

Elle retourne à sa chambre. 

Le sommeil de John est un silence. Irrespirable. Fenêtre. Le marcheur portant sa mort s’est arrêté près du puits. Il fume. Eileen se penche, se penche, se penche encore ; la béance de sa chemise de nuit sur son col annonce déjà l’aube.

Elle se voit.

Derniere nuit à Stratford ; dans trois heures elle part pour Londres, faire de sa vie ce qu’elle aurait été – ce qu’elle aurait dû être – si elle n’avait eut à devenir une femme avant d’être.

Cette femme-là. »

Eileen Shakespeare, Fabrice Melquiot éditions de l’Arche.

En avant, marche ! Alain Platel, Frank Van Laecke et Steven Prengels Au Sadler Wells, jouissif.


Servie par Wim Opbrouck, comédien au charisme époustouflant, cette pièce éclectique est une ode à la joie, à la folie bienheureuse, à la rêverie, dont nous avons tous bien besoin en ces temps barbares.

Copyright Phile Deprez
Une fanfare, ainsi que neuf musiciens, des comédiens dont un danseur, un brin de folie pour ce spectacle explosif. La fanfare devient, sur scène, la métaphore de la vie, des relations humaines. Frisant parfois le burlesque, mais aussi la douceur mélancolique, ce joyeux bazar foutraque, mélange d’individus, emploie des fanfares locales pendant la tournée. Les musiciens de la fanfare londonienne, que j’ai croisés ensuite, par hasard, m’ont expliqué avoir répété les morceaux sans réelles indications sur les volontés des metteurs en scène. La musique allant de la marche à Strauss en passant par Beethoven et Verdi, apparaît comme le moteur de la vie théâtrale et humaine. Une sorte de rêverie hallucinée au service de la musique tout comme la musique en est son pilier. Un chaos d’humanité tentant de marcher dans la même direction.

Copyright Phile Deprez

Des moments d’extase, une très jolie construction de lumières réverbérant les instruments de cuivre, repris en écho par les costumes dorés, des comédiennes d’un certain âge redevenues superbement majorettes, alternant avec quelques légères longueurs. Les âges et étapes de la vie s’y côtoient sans heurts.
Un festin jouissif, tendre, magnifique, drôle, poignant et tout à la fois subversif, à la mise en scène simple et efficace :  des chaises, les seuls comédiens ainsi que les musiciens en costumes de fanfare, leurs intruments, et un large espace, au niveau des pendrillons presqu’en fond de scène, présentant des encadrements où musiciens et comédiens apparaissent et disparaissent par intermittence, construisant en fond d’autres histoires mimées, et jouant sur les lumières.

Une ode à la joie, à l’humanité.

En avant, marche ! Alain Platel, Frank Van Laecke et Steven Prengels. 

En août à Brisbane en Australie et en décembre à Gent en Belgique.

The red riding trilogy, magnifique trilogie noire, glaciale et glauque à souhait.



Cette série de trois films se déroule dans un sombre Yorkshire et couvre la période de 1974 à 1983. Adaptés des romans de David Peace, ces films diffusés à la télévision britannique sur Channel 4 ont pour toile de fond une série de meurtres réellement  commis par celui que l’on surnommait le  » Yorkshire Ripper ».  Les trois épisodes offrent une plongée dans les affres de la corruption policière et dressent, au travers d’un portrait au vitriol des années Tatcher, dans le nord là où les policiers  » do what they want » selon leur devise.

L’atmosphère est lourde, sordide, violente et absorbe totalement. Non seulement les différents volets sont tournés à l’économie, mais surtout, chaque scène narre au travers de plans délicatement pensés le drame et l’inextricable intrigue liant intimement chacun des personnages.

Chaque episode de la trilogie, dirigés par différents réalisateurs, 1974 Julian Jarrold, 1980 James Marsh, 1983 Anand Tucker, suit un personnage principal, ou deux dans le dernier volet. Le premier épisode, 1974, met en scène un jeune journaliste, Eddie Dunford, reporter au Yorkshire Post, incarné par le génial Andrew Garfield, qui tente de démêler le vrai du faux autour d’une série d’enlèvement d’enfants, tandis que le second volet présente Peter Hunter inspecteur de police comme personnage principal et le dernier suit John Pigott, un avocat médiocre.

L’ambiguïté des rapports entre les personnages, leur complexité et opacité et le brouillage des frontières entre morale et immoralité, avec le présent de la fiction ainsi que les retours en arrière impromptus, surtout dans 1983, et l’importance accordé au cadrage, aux détails minutieux accordés au décor, contribuent à créer une atmosphere étrange, indescriptible, fascinante et glauque et à dévoiler une autre image de cette Angleterre sordide.

Nice, mon amour, ma ville, mon enfance.


Je n’ai plus de mots ni de larmes qui roulent à tambour.

Mon coeur saigne et ton innocence me manque. Terriblement.

Queens of Syria, Young Vic, de l’urgence de dire.


Mise en scène : Zoe Lafferty

 » I have a scream I want the whole world to hear … But I wonder if it will resonate. » Suad.

Comment commenter un spectacle tel que Queens of Syria ? C’est la première question qui m’est venue à l’esprit. Délicat. Très délicat tant les sentiments qui traversent les spectateurs sont variés ; mais sans doute parce que les comédiennes sur le plateau ne sont pas des professionnelles et que ce qui importent également, c’est qu’elles viennent livrer ici un fragement d’elles-mêmes.


Treize réfugiées syriennes prennent ici la parole afin de s’adresser au public occidental et témoigner de l’horreur que chacune d’entre elle a traversé à l’aune de la tragédie Les Troyennes. 


La pièce a d’abord été jouée à Aman en 2013 et est traversée par la voix du Choeur et celle du coeur, du collectif vers le récit personnel et individuel : de l’horreur des bombardements à celui de mettre au monde sous les bombes, des seuls objets, vains, emportés dans la précipitation à la patrie défigurée, des proches, morts, torturés, de la solitude et des séparations. Ces femmes bravent le public occidental en lançant  » I was a Queen in my house » rappelant que le départ n’est jamais un choix réel mais une question de survie, référence également au personnage d’Hécube. Les récits qu’elles offrent alors, font alterner pluralité des voix, individuelles, collectives, présentés physiquement sur le plateau, avec des moments filmés, tirés du documentaire réalisé à partir de la réflexion des comédiennes sur la situation en Syrie, du lien qu’elles entretiennent avec Les Troyennes. Cette pièce d’Euripide, palimpseste du spectacle, évoque le sort des survivantes au massacre d’Ilion, ville assiégée par les Grecs. La polyphonie collective et individuelle porte toute la pièce, même si certaines parties auraient gagné à être développées ( le rapport au théâtre, à la pièce et les récits individuels) et d’autres peut être à être resserrées.


La mise en scène est sobre, statique, la force des voix et des mots se substituant aux images et chacune des comédiennes fait face courageusement au public, tour à tour, puis s’asseoit. Petit à petit le public est interpelé, elles questionnent l’absence d’aide, mais aussi l’absence d’altruisme dont font preuve certains individus croisés au cours de leur périple, des pays traversés, l’étonnement indiscret, déplacé (  » how come you have a smartphone ? »), donnent à voir les journalistes en quête de sensationnalisme ( » not sad enough »). Enfin,  un cri est lancé à la face du monde, à l’indifférence :  » what is it to be a refugee ? What is it to be human ? »

Le spectacle alterne entre moments forts et plus faibles. Le jeu des voix formant un Choeur enveloppe et confronte malgré tout,  le spectateur à lui-même et à son humanité, à l’urgence de la situation, dans un monde où « seule la mer accueille à bras grands ouverts, sans condition » , ce monde où la philanthropie et la bienveillance ont pris la fuite.

Bande annonce Queens of Syria
En tournée jusqu’au 24 juillet au Royaume-Uni.

A propos du documentaire réalisé par Yasmin Fedda : https://www.youtube.com/watch?v=TvjL4P70fko

Plus de détails ici : Détails projet et tournée Queens of Syria