Apprendre du maître : un week-end avec Thomas Ostermeier


Un long article pour un atelier un week-end de mi-février.

Par un froid mordant se rendre au Barbican pour rencontrer le monstre sacré, voilà qui procure de grands frissons mais, surtout, une matière dense pour travailler et vouloir recommencer à nouveau. Retranscrire toute l’émotion est délicat mais je vais m’y frotter.

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The pulverised, Alexandra Badea, mise en scène  à l’Arcola Théâtre, Londres


Copyright Dashti Jahfar

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La scène de l’Arcola Théâtre est connue pour produire de belles créations notamment contemporaines. C’est la petite salle,  située en dessous du théâtre, qui accueille en ce moment la mise en scène du très beau texte Pulvérisés (The pulverised) de la jeune auteur et metteur en scène roumaine Alexandra Badea publié originellement chez l’Arche et traduit en anglais par Lucy Phelps.


À l’entrée des spectateurs le plateau assez étroit offre un spectacle de desolation : les quatre comédiens allongés sur un tas de gravats, au plafond pendent des bouts de disque dur d’ordinateurs, des débris et un bureau à moitié enseveli suggère un explosion récente ou un bombardement ayant tout rasé ( ce qui  corrobore d’ailleurs avec  la suite de Pulvérisées Je te regarde ). Le fond de scène est un large pan de mur, toile idéale pour projeter vidéos et mots qui ponctueront les monologues, car si les destins des personnages sont parallèles, il s’agit bien de monologues poignants, entrelacés et se répondant, narrant des vies banales, au lustre craquelé, brisé. Entre l’homme d’affaire parcourant le monde et n’ayant pour tout contact avec sa famille que des Skype, la jeune asiatique travaillant dans l’usine chinoise Foxconn à fabriquer des téléphones portables, le jeune manager sénégalais et la mère de famille roumaine, ingénieur, occupée à jongler entre son travail et espionner ses enfants qu’elle n’a pas le temps de voir, tout semble les séparer et pourtant les relie (solitude et interrogations sur l’existence, solitude, travail et bonheur les relient) et forme l’écheveau de l’intrigue.

Le début de la pièce surprend par sa rupture soudaine avec l’atmosphère de calme, d’horreur de ces corps à terre gisant, qui  laisse alors place à une danse chaotique, une transe de zombies ramenés à la vie, soutenue par une musique électronique assez forte, aux accents de tonnerre. Les comédiens redressés, convulsent, debout, puis s’arrêtent, chutant à nouveau lentement. Le  personnage  resté debout sera celui qui raconte son vécu, les affres de sa condition, la déshumanisation de l’homme à l’heure de la globalisation et du tout numérique; ce procédé sera repris tout au long de la pièce.  Chaque protagoniste  s’exprime à la seconde personne du singulier et au présent de l’indicatif pour narrer son histoire plaçant ainsi le spectateur et dans un position de voyeur et dans une position de d’identification forte, devenant à son tour un personnage.

Copyright Dashti Jahfar

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Le texte est au centre de cette mise en scène portée physiquement et incarnée avec force conviction et vérité par les quatre acteurs Rebecca Boey, Kate Miles, Salomon Israël et Richard Corgan. Le spectateur se voit, se retrouve dans ces personnages ballotés, malmenés par le marché global dans un monde, notre monde, paradoxalement déshumanisé où jargon de productivité, technicité, videosurveillances et esclavage du salarié ( comme la jeune asiatique produisant les iPhone à la chaîne dans des conditions)  sont les maîtres mots d’une maltraitance quotidienne et organiser. Les quartes voix de ces personnages, sans nom, se répondent en écho dans le texte, mais aussi par la juxtaposition des monologues. Solitude également incarnée dans l’absence de regards échangés entre les acteurs, quand le public, lui est pourtant clairement pris à partie, par de long regard appuyés. Misères contemporaines des personnages, écartelés entre rendement, famille, impossibilité d’acccorder sa confiance à l’autre celui qu’il ne connaît, ne reconnaît plus la nounou, l’employé, broyé par un travail toujours plus exigeant, désirs communs, banals qui font office de rêves, d’actes de rébellion ( comme l’interdiction d’aller aux toilettes pendant le travail à l’usine) sont autant de sevices auxquels nous sommes malheureusement tous trop habitués. 


Si l’habillage du mur au lointain par des projections de vidéo d’usine ou autres lieux de mots soutenant le jargon employé par les managers permettent d’accentuer cette atmosphère sinistre, le mur morcelé et dont chaque personnage s’empare d’une morceau à la tout fin n’était pas nécessaire ; et c’est bien là le défaut de cette mise en scène trop appuyée à certains moments et un procédé devenu répétitif même s’il s’agit de montrer la mécanisation de nos vies de Sisyphe ; par ailleurs,  l’espace du plateau trop petit n’offre pas assez de ressources et de possibilités aux acteurs pour qu’ils accentuent la singularité de leurs personnages de ces vies empêtrées dans l’horreur commune, desindividualisées et paradoxalement remarquablement ordinaires.

The Resistible Rise of Arturo Ui, Brecht, mise en scène Bruce Norris, Donmar Warehouse


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Après La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Brecht au français mis en scène de Katharina Thalbach (que je n’ai pas encore chroniquée), voici la version sans doute moins brechtienne mais plus ancrée dans l’actualité de Bruce Norris.

Pour vous remémorez la pièce je vous renvoie à la version papier et bande dessinée chroniquée ici.  La Résistible ascension d’Arturo Ui narre l’ascension d’un gangster, Arturo Ui, du trafic de légumes à la prise de pouvoir politique. Le parti pris de Bruce Norris dans cette pièce dénonçant l’accession au pouvoir du parti fasciste, Bruce Norris oblige le spectateur à participer. La scène du Donmar Warehouse a d’ailleurs été métamorphosée à cet effet : banc en bois et tables d’un tripot clandestin, dans les années 30, à Chicago.

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Photo : Helen Maybanks

Si la pièce a été adaptée (exit les panneaux rappelant la montée du nazisme qui ponctuent les tableaux brechtiens), des références parcimonieuses jalonnent toutefois le jeu des comédiens comme le salut hitlérien effectué pour croiser les bras, et toute l’actualisation de la pièce se ressent grâce à des références à l’actualité assez appuyées comme la banderole reprenant le slogan de Trump lors de la mascarade d’élection d’Arturo Ui. Parallèle osé et sans doute poussé pourrait-on dire et qui fonctionne pourtant dans la gestuelle et la perte de contrôle du personnage d’Arturo Ui. L’ensemble est mené sur un rythme endiablé, ponctué de chansons reprises version jazzy. Les comédiens investissent le lieu en son entier, la scène, le public, orchestre, et corbeilles d’où se tiennent tour à tour différents personnages Arturo Ui, le président du tribunal du procès des incendiaires, le tout, espace scénique et spectateur, ne formant plus qu’une immense scène théâtre de l’horreur de l’ascension d’Ui que le spectateur se doit d’approuver à l’égal des personnages pris en otage par Arturo Ui.

Les choix scéniques comme l’utilisation de lumières rougeâtres et de fumigènes suggérant que la scène de l’incendie de l’entrepôt de Hook se déroule dans les coulisses du théâtre, ou comme le choix d’utiliser des spectateurs comme des personnages à part entière : une chaîne de spectateurs  fait passer les bidons d’essence pour la scène de l’incendie, un spectateur devient Sheet et est assassiné (hors-scène), une spectatrice devenue l’accusée dans la scène du procès des incendiaires, Fish dans la pièce accusé à tort et drogué, joue le jeu de tous les déplacements et sorties de scène, l’harangue de la foule, permettent au public d’avoir  pas uniquement l’impression de participer au spectacle mais d’en faire partie intégrante.  Lenny Henry enfin ainsi que les différents comédiens, tout particulièrement Tom Eden, Lucy Ellinson, Lucy Eaton, Simon Holland Roberts, et Louis Martin virtuoses dans les différents rôles qu’ils endossent mais surtout par le lien qu’ils réussissent à créer avec le public. Et l’on rit tout en étant gêné puisque entraîné dans cette série de magouilles, meurtres, suppression des libertés.

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Photo : Helen Maybanks

Un théâtre immersif qui, s’il semble au premier abord moins novateur ou décalé que la mise en scène de Katharina Thalbach  n’en est pas moins une réussite par le plaisir et l’obligation de la réflexion qu’impose la participation du public qui se prend largement au jeu.

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Photo : Helen Maybanks

Une pièce épique nécessaire de nos jours mais surtout délicate à monter qui ici prend tout son sens et permet de faire osciller entre rires francs mais grinçant et réflexion sur le monde contemporain.

Actuellement au Donmar Warehouse à Londres jusqu’au 17 juin 2017 :  https://www.donmarwarehouse.com/production/192/arturo-ui/